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blog de Stephen P. Mont-Blanc

 

LES ŒUVRES

 

DE

 

CAROLINE C. & STEPHEN   P.

MONT-BLANC

 

 

 

 

 

II

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Préface

 

 

 

 

 

  Parfois, certaines des informations qui nous sont proposées nous paraissent aberrantes, voir même dénuées de tout sens. Et c'est normal, car les plus "sensibles" sont souvent amoindries et celles de peu de valeurs exacerbées et enflées pour mieux retenir notre attention. Souvent d'ailleurs, l'une ne va pas sans l'autre. Dès qu'une nouvelle gênante surgit, soit: on la noie dans une marre de mauvaises nouvelles rendues très impressionnantes, soit: on trouve une nuée d'experts, plus vendus les uns que les autres, qui nous expliquent des causes et scénarios des plus farfelus. Personne ne les contredit, se sont des "experts". Les évènements internationaux de l'automne 2001 sont des exemples flagrants.

  Tout le monde sait que la veille du 11 septembre 2001, la CIA souffrait de surdité et cécité, que l'anthrax s'attaque d'abord aux journalistes qui "creusent" où il ne doivent pas aller, et que le chlorure de sodium explose quand il est stocké un certain nombre de mois et sur un certain goudron avec une certaine météo.

  Plongeons donc dans un passé plus lointain: le 19 juin 1911…Dix mois avant le tragique naufrage d'un géant des mers qui partira pour son ultime voyage, sans que personne ne puisse imaginer une fin de la sorte: l'unique transatlantique du prestigieux Titanic. 

L'histoire écrite nous conte la déplorable rencontre entre ce colosse des mers et un iceberg venu du pôle Nord. J'ai entendu dire que ce genre "d'îlots" était extrêmement instable. Ils s'enfoncent ou se retournent au moindre choc violent. Je pense, et cela n'engage que moi, qu'un impact à quarante kilomètres par heure peut être considéré comme violent. De plus, des rumeurs de mal-façons, sur son "sister-ship", laissent penser que la White Star Line l'aurait sacrifié, sous le nom du Titanic, pour toucher les assurances. Les hommes étaient déjà perfides à cette époque, donc tout est possible! Oui! Tout est possible, et plus que vous ne le croyez.

  Un dossier, intitulé 19061911 A.E., est resté posé sur une armoire des anciennes réserves de l'actuelle DGSE pendant près de quatre-vingt dix ans. Cette petite pièce, apparemment vidée de tous ses dossiers depuis de nombreuses années, et poussiéreuse à l'extrême, a été abandonnée par les services secrets français à la fin du XX° siècle. Je faisais partie des personnes désignées pour démanteler  l'endroit, et le réhabiliter en bureaux administratifs.

  J'étais plâtrier et plombier-chauffagiste, et je travaillais en trinôme avec un maçon, Hamza, et un plombier électricien, Xavier. Mes collègues ont refusé de s'occuper de cette minuscule salle de huit mètres carrés. J'ai du exécuter ce travail seul.

  L'endroit était accessible par une petite porte basse. La pièce mesure deux mètres par quatre, et longe les bureaux des enquêteurs. En passant son seuil, on aboutit dans l'angle gauche du fond. Les archives étaient auparavant entreposées sur la surface plus à droite, dans les étagères du mur mitoyen aux bureaux et dans une lourde armoire  blindée faisant face à ces dernières.

  Muni d'une hache et d'une masse, j'ai tout d'abord abattu les étagères de droite. Dès l'instant où les vieilles planches se sont effondrées avec leurs montants, un épais nuage s'est soulevé, m'asphyxiant et me contraignant à m'extraire de la pièce avant de succomber à l'étouffement. Me voyant m'expulser avec pertes et fracas du minuscule endroit, mes collègues se sont mis à rire de bon coeur. Ils plaisantent encore aujourd'hui à l'évocation du souvenir de cette scène. Deux heures plus tard, après la pose déjeuner, je suis retourné voir l'ampleur des dégâts. Un amas de bois gisait au centre de la pièce. La poussière du sol formait des petites vagues, comme le sable du désert. Des parties de plancher étaient maintenant visibles. La poussière présente sur l'armoire était acculée au mur, laissant apparaître l'angle d'un vieux dossier jauni par le temp.

  A cet instant, j'ai laissé tombé la masse de stupeur. Pendant ce temps, mes deux collègues martelaient un mur, loin dans le couloir principal. Je me suis avancé, montant sur le tas de bois. J'ai tendu le bras droit afin de saisir le précieux document, pour tirer celui-ci du majeur et de l'indexe. En le basculant pour l'empoigner, une grande quantité de cette poussière irritante est tombée sur mon visage. Voulant l'éviter, debout sur cet amas instable de bois, j'ai glissé dans un mouvement malencontreux et me suis blessé au bras. J'ai épousseté ma trouvaille. J'ai pu lire: "Dossier 19061911 A.E. classé: Secret Défense".

  Je l'ai mis dans mon sac à dos, puis j'ai quitté le chantier pour me faire soigner. Je n'ai jamais remis les pieds là-bas.

  Je possède toujours ce dossier!

  Il est enfermé dans une chemise de papier cartonné marqué par le temps. Le rabat de fermeture triangulaire était scellé par un sceau de cire vert-bleu foncé. Une Marianne, entourée des mentions "services secrets français", accrédite l'origine du dossier. Aucun nom de responsable ne figure sur cette enveloppe rigide.

  J'ai gardé ce dossier pendant deux semaines sans l'ouvrir, dans le cas où la DGSE ferait des recherches à son sujet. En fait, ces documents ont été oubliés des instances militaires et administratives. L'archiviste qui les a laissés sur l'armoire est sûrement mort de vieillesse à ce jour.

  Je l'ai ouvert délicatement, et j'ai parcouru ses cent trente-sept pages, documentations et photographies…

  Voilà ce que j'y ai trouvé: La découverte décrite et le naufrage du Titanic ont été extraits du dossier, les personnages et leur histoire, empruntés à la réalité ou imaginés, ne servent parfois qu'à structurer ce roman. A vous de démêler le vrai du faux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 1

 

19 juin 1911

France

 

 

 

   L'histoire commence le 19 juin 1911 en France, sur une rive d’un grand marais du Morbihan.

 

 

  Une brume légère recouvre l'eau verte des marais. Les pâles lueurs d'une aube printanière éclaire le mince voile vaporeux. Ce coin de nature se réveille dans la tiède douceur de l'été approchant. Les mousses vertes, perlées de rosée, bordent ces rivages herbeux ponctués de quelques saules pleureurs et d'un bois de chênes verts. Le chant mélodieux des oiseaux résonne dans toute cette forêt, en un hymne à la joie quelque peu chaotique. Une odeur suave de tourbe, réchauffée par les rayons du soleil matinal, se mêle aux délicates senteurs des jonquilles qui longent les rives de ce méandre aquatique. Une route gravillonnée louvoie entre les grands arbres, pour aboutir sur une petite plage de galets d'un grand lac "naturel". Un pic-up Hispano-suiza15-20 de 1908, vert bouteille et jaune, et une Mercedes-Benz HP190 bleue de 1909, sont garés à l'ombre d'un grand chêne gris, à quelques mètres de l'eau. Le lac est de forme ovoïde, s'étirant d'Est en Ouest. La plage se trouve dans la partie la plus occidentale. Loin vers l'orient, on peu apercevoir une petite île qui se fond dans ce paysage. Un radeau y est amarré. Un petit groupe de travailleurs s'emploient  au démantèlement d'un étrange dolmen noir. Ses pierres étaient recouvertes de nombreuses gravures gommées par le temps. Une équipe de scientifiques espère les révéler à l'aide d'un procédé chimique qui attaquerait le granit aux emplacements de chacun des caractères. Les chercheurs, dirigés par Marie Curie, tentent d'appliquer sur cette roche un procédé similaire à la photographie chromatique. Ainsi, le cœur de la gravure, exposée bien plus longtemps à la lumière du soleil, devrait noircir et ainsi dévoiler ce texte plusieurs fois millénaire.

  Pour le moment, les tâcherons s'affairent au chargement d'une lourde dalle sur leur embarcation. Cette table de dolmen mesure quatre mètres de long sur un mètre cinquante de largeur. Malgré son épaisseur de trente centimètres, le bloc reste fragile. Un choc en son centre le briserait sans peine. Equipés de cordes marines et de grappins d'acier, les douze personnages, aux allures plus rustres les unes que les autres, glissent difficilement cet imposant monolithe. Ils posent une des extrémités sur le premier tiers du radeau en rondins. Ils diminuent leur traction, afin de se reposer quelques secondes de ce voilent effort. L'embarcation se cabre, puis se dérobe sous sa nouvelle charge. Son amarre de chanvre cède puis elle bondit en arrière. Le monolithe bascule lentement dans l'eau, pour s'enfoncer dans les profondeurs du lac envasé. Les hommes, dans un effort désespéré, tentent de le retenir tant bien que mal, en vain. Leurs jambes s'enlisent dans les terres humides de la rive. Les grappins lâchent.

 

-« Tirez les gars ! S’exclame l’un d’entre eux. Allez ! Tirez bon Dieu !

 

  Le bloc de granit coule doucement à demi enfoncé dans la paroi du bord de l’eau, arrachant les herbes et racines qui poussent là. Il s’incline à 30°, puis continue inexorablement sa course lente en ripant sur une roche enfouie. Les travailleurs se laissent lourdement tomber au sol, en observant la dernière extrémité de la masse sombre disparaître sous les eaux du lac.

 

-« Et merde, grogne le chef des opérations.

-Oui ! Reprend un autre. En plus, les bières sont tombées à l’eau quand le radeau a chaviré. Qui va les chercher ?

-J’y vais ! Répond le chef. Au moins, ça nettoiera la boue sur mes jambes.

-Oui ! Vas-y Jules, elle est trop froide pour moi.

-Si froide que je vais chausser des patins à glace.

-Plaisantes ! Mais n’oublies pas, le niveau de l’eau dépassera ton nombril ! Et on ne sait jamais ce qui vit dans ces fonds marécageux. Quelque monstre aquatique pourrait te dévorer tout cru !

-Je suis marin ! C’est pas un "requin d’eau douce" comme toi qui va m’effrayer avec ces parlotes de vieilles femmes.

-Marin d’eau douce ! Moi aussi j’ai fait le tour du Monde.

-Oui ! Et heureusement que j’étais là pour te surveiller. Dès qu’il y a une bêtise à faire, elle est pour toi.

-Bon ! Ca va ! Vas plutôt chercher les bières, on a soif ici, répond Max qui sourit. »

 

  Jules, un marin à l’imposante carrure, retire son polo à manches courtes, tachée de sueur, et ses chaussures qu’il dépose sur la berge. Il retrousse son pantalon par réflexe. Il confie à Max ( Maximilien ), son ami, sa montre de poche en argent massif. Il embrasse la médaille de marie qui pend à son coup, puis entame son immersion vers les précieuses bouteilles flottantes emplies du breuvage tellement convoité. La moindre ride à la surface du lac les enfonce plusieurs secondes, tant leur flottaison est fragile. Jules mouille enfin ses cuisses. Max et les autres compagnons plaisantent de la situation de leur ami. Jules avance très doucement, pour ne pas heurter un bord du monolithe. Apparemment, il a glissé au fond du lac, à plus de dix mètres de la surface. Max connaît bien cet endroit. Il vient se baigner tout l’été avec ses enfants et le reste de sa famille.

 

-« Allez ! Avance poule mouillée ! Tu ne risque pas de le toucher du pied, même enfoncé jusqu’au coup. Le fond du lac atteint quinze mètres par endroit. Ici, il y a dix à douze mètres de profondeur. Allez ! Jettes toi à l’eau ! Tu nous fais languir comme "des jeunes mariées". Vas-y ! Fonces ! »

 

  Jules fait un pas de plus dans cette eau froide. Il stoppe net son avancée. Max l’observe, sans rien dire. Les autres blaguent toujours. Jules déplace son pied de droite à gauche, pour déterminer les formes de ce sol étrange. C’est dur comme une roche gravée, mais cela passe de très froid à tiède en quelques secondes. Ce n’est pas la dalle qui s’est abîmée dans le lac. Ici, les gravures sont nettes et profondes. Ses orteils, bien que rudes et recouverts de corne, lui font clairement sentir que cette matière est parfaitement conservée. Il lève la main gauche. Ses collègues se taisent immédiatement. Max l’interpelle plus sérieusement.

 

-« Jules, il y a un problème ? Tu veux un coup de main ?

-Non et oui !

-Pardon ?

-Non, reprend Jules. Il n’y a aucun problème. Et oui, je veux un coup de main.

-Tu crois qu’on peut récupérer la dalle ?

-Oublies la dalle et le reste du dolmen !

-Quoi ! S’exclame Max.

-Tu m’as bien entendu ! Oublie ce fichu dolmen. Et venez creuser sur cette berge. »

 

  Jules se retourne et montre du doigt la pente qu’il a descendue quelques instants auparavant. Les gars s’approchent, l’air plus qu’étonné. Jules reprend et explique.

 

-« Il y a quelque chose sous cette terre. Une chose dure, tiède et toute gravée de dessins ou je ne sais quoi.

-En es-tu sûr ?

-Je suis debout sur cette chose, et elle se réchauffe doucement. De plus, elle n’a pas l’air d’avoir été entamé par la dalle qui a glissé le long de cette pente. Ce petit accident est une aubaine. C’est vraiment un coup de chance !

-Il faut prévenir les gens du labo, ajoute Max.

-Oui, tu as raison ! Vas chercher madame Curie ! Elle voudra sûrement diriger les travaux. Ramène aussi une barque convenable, si tu peux.

-Je pars de suite.

-Nous, nous allons balancer le reste du dolmen, et commencer à déterrer ce truc. »

 

  Maximilien saute à l’eau et nage jusqu’à la rive occidentale du lac. Il remonte la pente douce de la plage de galets, s’essore tant bien que mal, puis prend place derrière le volant du pic-up jaune et vert foncé. Il démarre et disparaît dans la lisière de l’épaisse forêt de chênes. Le son pétaradant du tacot s’éloigne puis disparaît. L’équipe restante entame le désengagement de l’étrange objet.

 

 

  Max roule depuis vingt minutes. Il sort enfin de cette forêt aussi riche en flore qu’en faune sauvage. Il traverse un grand champ de fleurs qui s’étend à perte de vue. De nombreuses vaches normandes y paissent paisiblement. Il est ponctué de plusieurs chênes colossaux, et d’un grand nombre de petites mares. Certaines d’entre elles sont peuplées de poissons qui nagent entre les nénuphars et les roseaux lorsqu’il y en a. Le tacot file à vive allure sur ce sol caillouteux. Il fonce vers St Patrick d’Auray, un petit village entre Bono et Vannes. Là-bas, le ministère de l’intérieur a réquisitionné la grande salle des fêtes, pour la mettre à la disposition de madame Curie et son équipe. Max est un conducteur averti. Il roule fort, soulevant sur son passage un haut nuage de poussière claire.

 

  La grande salle des fêtes est gardée par des gendarmes armés de fusils. Les vitres sont masquées par des draps de lin blanc. La place est coupée en deux parties. L’une reste à la disposition des habitants, et l’autre est réservée à l’armée. Ce bâtiment a une superficie de trois cents mètres carrés. Les murs sont formés d’une murette de pierre d’un mètre dix, surmontés d’une double palissade en bois qui isole assez bien des variations climatiques. Le toit en pente douce présente trois cheminées fumantes. La plus au centre est construite en briquettes rouges. Les deux autres, excentrées, sont beaucoup moins cossues. Ce ne sont que de simples tubes de tôle, rivetés dans leurs longueurs, noircis par les intempéries et présentant quelques coulées de suie à leurs sommets. La fumée qui en sort est plus noir et plus épaisse que celle de la cheminée de briques.

  Les enfants du village jouent dans les rues adjacentes. Ils ne s’approchent guère de la bâtisse. Leurs parents leur ont formellement interdit de tourner autour. Seul le petit Paul se glisse souvent contre la palissade, et parfois grimpe sur le toit pour observer les scientifiques par l’une des quatre lucarnes. C’est un enfant très agile, et très sympathique. Marie Curie l’a souvent aperçu par la haute fenêtre. Elle a ordonné aux gardes de ne pas l’attraper, et de le laisser poursuivre ses investigations. Elle sent en lui une graine de chercheur. Elle ne veut par réduire cette vocation embryonnaire à néant.

  Pour l’instant, Paul n’a pu voir qu’une simple installation du laboratoire et les produits chimiques mis au point. Il a suivit les réunions des scientifiques avec grande assiduité. Marie, Anne et John parlent fort, pour que Paul saisisse bien les étapes de leur projet. Ils le connaissent bien. Il parle peu de ce qu’il voit, pas même à ses parents. Il aime apprendre. Il se sent confiné dans ce village, emprisonné loin du savoir. Son école n’arrive pas à lui dispenser une éducation de haut niveau intellectuel. Ses facultés dépassent de loin celles de tous les habitants de la région. Elles atteignent même celles de Marie, Anne et John réunis. Il comprend naturellement les fonctionnements de la nature, aussi étrange soit-elle. Il ressent le mouvement intergalactique sans en comprendre son étendue. Sa perception des choses est extrême. Il est si avancé, que peu d’enfants jouent avec lui. Seuls Juliette et Hubert acceptent de le côtoyer et d’être ses amis.

  Juliette est une jolie petite fille de l’age de Paul. Elle a neuf ans. Elle est rouquine, et possède de magnifiques yeux bleus. Paul et Juliette sont amoureux. Elle le sort souvent de situations embarrassantes en témoignant pour lui. Le parjure est acceptable pour le petit homme qu’elle aime, mais elle est moins casse coup que lui.

  Hubert est un petit garçon rondouillard, gentil et serviable, blond avec des taches de rousseurs. Il suit toujours ses deux amis. Il traîne souvent en arrière, mais il ne baisse jamais les bras. Il sert aussi d’alibi quand les deux autres sont impliqués dans une excursion interdite.

  Ils traînent parfois dans la forêt du lac au dolmen. Ils connaissent bien l’endroit. Paul a trouvé une tombe mégalithique à un quart de lieue du lac. En se faufilant à l’intérieur, malgré l’avis défavorable de ses camarades, il a découvert un objet étrange. C’est une sphère parfaire, faite d’un métal noir aux reflets bleus et or. Elle est gravée de vieux symboles cunéiformes, et présent une incrustation de jade de deux centimètres de diamètre sur un de haut. Si l’on considère que ce jade est le pole nord de cette boule de sept centimètres de diamètre, alors on peu constater une rangée de gravures plus profondes à son équateur. Il n’a put trouver encore son utilisation, mais il est persuadé qu’il n’a pu être forgé par l’homme. En le sortant de la tombe, l’objet, jusque là relativement froid, s’est réchauffé pour devenir tiède et agréable au touché. Son aspect terne a disparu. Il est devenu luisant, comme recouverte de plusieurs couches de vernis. Paul a fait promettre à ses amis de n’en parler à personne, et c’est ce qu’ils ont fait jusqu'à présent. Cette trouvaille date de l’été 1910. Paul espère inspecter de nouveau la forêt du lac pour en découvrir plus. Hubert redoute ces nouvelles expéditions. Mais peut importe, il suivra, comme à chaque fois.

  Paul avait vu les idéogrammes tracés sur les papiers que possède Marie. C’est lui d’ailleurs qui a indiqué le dolmen à la dame, sans savoir qu’il serait démonté. Mais sa maladresse va changer sa vie, et celle de ses deux amis. La trouvaille dans la berge de l’îlot est monumentale, au sens figuré du terme.

 

  Max arrive en trombe dans le village. Paul s’aplatit sur le toit. Le pic-up se gare près de l’entrée gardée. Son conducteur en sort. Max fait éruption dans la grande salle de bal occupée de tables et surmontées d’éprouvettes. Marie discute avec Anne, au centre de la pièce, non loin de l’imposante cheminée campagnarde qui chauffe l’endroit. Max est tout excité. Marie sourit. Elle pense qu’il emmène enfin la première pierre.

 

-« Vous voilà enfin, dit-elle. Je commençais à désespérer. Vous me ramenez le premier morceau, n'est-ce pas?

-Non ! Nous l’avons perdu au fond du lac.

-Plait-il !

-Il a coulé ! Plouf ! Il se trouve dix à douze mètres sous la surface de l’eau.

-Et cela vous amuse apparemment ! Je vous vois si joyeux. Vous-vous moquez de moi !

-Non ! Ce n’est pas pour cela que je viens.

-Je vous ai embauché pour effectuer ce travail ! C’est à dire, me ramener les trois parties du dolmen du lac.

-Oh ! Mon dieu, murmure Paul sur le toit.

-Non, reprend max. On s’en fout du dolmen !

-Pardon ! Rétorque Marie plus qu'agacée.

-Oui ! C’est Jules qui m’envoie vous chercher. Il a découvert quelque chose d’étrange sous l’îlot. Quand la table a glissé sur le bord, elle a creusé une tranchée de trente centimètres de profondeur. Jules s’est avancé dans l’eau pour chercher les bières qui flottaient, et là, il a posé les pieds sur un objet métallique qui s’est mis à réchauffer les orteils de Jules. »

 

  Marie ouvre grand les yeux. Anne laisse tomber les dossiers qu’elle tenait dans les mains. John bouscule un ensemble d’éprouvettes qui prend feu sur l’une des cinq tables. Les flammes sont immédiatement maîtrisées. Marie reprend :

 

-« Pouvez-vous me répéter cela ?

-Bon ! Je vous explique sommairement. Quand nous avons posé une partie de la dalle sur le radeau, celui-ci a chaviré et a été propulsé en avant. La dalle s’est abîmé dans le lac. Nous avons tout fait pour…

-Je me moque du scénario complet ! Je veux savoir la fin.

-Bien madame ! Jules se tenait debout devant nous, les jambes dans l’eau jusqu’à mi-cuisses, lorsqu’il nous a affirmé que ses pieds étaient en contact avec un objet métallique qui montait doucement en température. Il a dit également que la surface de l’objet était toute gravée, du genre de gravures que vous étudiez sur papier. Il m’a ordonné de venir vous chercher pour diriger l’opération de désengagement.

-Que fait-ils actuellement ?

-Ils balancent les deux autres monolithes à l’eau. Jules pense que l’objet est grand, très grand. »

 

  Paul plonge sa main dans son sac qui ne le quitte jamais. Il touche la boule gravée qu’il possède depuis presque un an. Il ne compte pas en parler à Marie, ni aux autres scientifiques. Ils l’ont déjà trahi une fois en s'appropriant le dolmen. S’ils découvrent cet objet, ils lui prendront sans hésiter. Il descend du toit, puis part discrètement rejoindre ses deux amis. Paul disparaît dans une ruelle.

 

  Marie sort du bâtiment, suivit d’Anne et de John. Max conduit, aux cotés de Marie. Les deux autres scientifiques prennent place dans le plateau arrière du pic-up. Le tacot démarre et prend la direction du lac ancestral.

  Paul court dans les prairies qui séparent le village de la forêt du lac. Il est suivit de Juliette qui vole au-dessus des fleurs, et de Hubert qui transpire à grosses gouttes. Ce dernier souffle comme un bœuf. Les expéditions des trois jeunes enfants sont habituellement plus calmes, du moins les déplacements qui s’y rapportent. Paul est tout excité.

 

-« Dépêchez-vous ! Nous allons les rater.

-Mais, rater quoi, interroge Hubert.

-Les fouilles dont il vient de nous parler ! S’exclame Juliette.

-Oui ! Ils déterrent un gros truc, fait du même métal que ma boule.

-Aïe,aïe,aïe ! Ca sent les ennuis à plein nez ! Lance Hubert.

-Mais non ! Tu dramatises tout, affirme Juliette. Nous allons juste les observer, pas nous mêler des fouilles.

-C’est bien ce que je dis ! Ca sent pas bon du tout !

-Allez, ajoute Paul qui se retourne dans sa course folle. Dépêchons-nous si l’on ne veut pas arriver à Noël ! »

 

  Les trois enfants filent sur l’herbe verte de la plaine. Au loin, le tacot vert s’enfonce déjà dans la lisière de la forêt.

 

  Le pic-up stoppe sous le grand chêne gris de la plage de galets. Le groupe de travailleur sèche au soleil, tous allongés et épuisés. Jules se lève. Il s’approche de Marie.

 

-« Voilà le topo, madame ! Nous avons dégagé la surface supérieure de l’objet, si je peu l’appeler ainsi.

-Et alors ?

-C’estl’îlot!

-Pardon!

-Je veux dire que cette chose retenait la terre qui formait la petite île.

-Mais l’île, reprend Marie, mesure presque quinze mètres de diamètre !

-La chose aussi !

-Est-ce de l’acier ? Demande John.

-Non, c’est beaucoup plus dur ! Mais je pense que c’est fait de métal, un métal sombre et lumineux en même temps. Il est satiné, et brillant à la fois.

-Comment, demande Anne.

-Il est satiné à l’ombre de l’un d’entre nous, mais il paraît vernis aux rayons du soleil le centimètre à côté. Sa surface réagit en fonction de l’éclairage.

-C’est impossible, affirme John. On n’a jamais vu ça.

-Vous peut-être, monsieur. Rétorque sèchement Jules. Mais nous, nous faisons partie de ceux qui viennent de le constater. Nous vous avons préparé le radeau pour vous rendre sur les lieux de notre découverte.

-Je vous crois, monsieur Jules. Allons voir ça, ajoute Marie.

 

  Les trois scientifiques montent sur le radeau. Jules et Max le dirigent droit sur l’île. Elle est presque invisible. Le dolmen a complètement disparu, et la terre qui formait son support gît au fond du lac. Une minuscule protubérance sort de l’eau. Elle luit au soleil, comme l’eau du lac. Elle forme un dôme à la surface du lac d’à peine quarante centimètres de hauteur. Jules et Max freinent l’embarcation. Les trois scientifiques n’en croient pas leurs yeux. Une masse sombre, de quinze mètres de long sur douze de large, est restée là depuis des milliers d’années sans que quiconque ne la découvre. Elle est boueuse, mais paraît en parfait état. Les idéogrammes gravés à sa surface ressemblent à une forme d’hébreux, plus anguleux et plus ancien. Anne prend la parole la première.

 

-« Cela ressemble à de l’écriture hébraïque, utilisant la grammaire sumérienne. Le sens de lecture… Enfin les sens de lecture sont très déroutants.

 

  Les quatre autres passagers se tournent vers elle, l’air stupéfaits.

 

-« Et bien oui ! Reprend-t-elle. Je peux déchiffrer une phrase en lisant de gauche à droite, comme s’écrivent les langues latines, germaniques et autres. Je peux lire de droite à gauche, de haut en bas, de bas en haut, ainsi que dans les deux diagonales et dans chaque sens. Pour résumer, il faut lire huit fois ce texte. C’est fort, très fort ! »

 

  Les autres restent bouches béantes. Ils regardent l’objet, et l’examinent sans rien comprendre aux textes.

  Les trois enfants arrivent sur la rive du lac la plus proche de l’ancien îlot. Ils se cachent dans un épais buisson. Ils regardent, étonnés, les cinq personnes qui observent une chose qui émerge légèrement de l’eau. Ils ne saisissent pas la forme de celui-ci. Hubert demande :

 

-« Mais qu’est-ce qu’ils regardent comme ça.

-Je ne sais pas, répond le petit Paul, mais ça a quelque chose a voir avec ceci ! » Paul sort la boule qu’il garde dans son sac. Elle est plus luisante qu’à l’ordinaire. Il fixe bien les gravures qui la recouvrent. Elles s’emplissent d’une faible lumière bleutée. A ce moment, Jules recule le radeau.

 

-« Mais que faites-vous, demande Marie.

-Vous ne voyez pas ? Les remous! Là !

-Quoi !

-Il remonte !

-Plait-il ? Marie insiste.

-Il remonte. Sa surface augmente sensiblement.

-En êtes-vous sûr ?

-Regardez plutôt !

 

  L’engin se soulève plus rapidement. Les trois enfants regardent la scène du cœur de leur buisson. La boule éclaire un peu plus chaque seconde. Paul la cache dans son sac.

L’objet sort complètement de l’eau en moins d’une minute. Les symboles qui le recouvrent s’illuminent de la même lumière bleutée que celle de la boule. Il se stabilise à trente centimètres de la surface de l’eau. Il maintient cette altitude, et bouge en suivant le mouvement des rides sur l’eau.

  C’est un objet sombre et luisant, aux formes ovoïdes. Sa longueur atteint quinze mètres, sa largeur douze, et sa hauteur cinq. L’avant est légèrement plus effilé, si l’on peut dire. Aucun sas n’est visible. Cela ressemble à une grosse sculpture métallique, datant du mégalithique, en lévitation malgré son poids colossal.

  Le radeau et son équipage tournent autour de l’objet. Au loin, les dix compagnons de Jules et Max observe la scène, silencieux comme des tombes. Jules lance une corde qui ceinture partiellement la chose. Il attache la première partie à la structure du radeau. Avec d’infinies précautions, ils effectuent la moitié d’un tour pour récupérer l’autre bout qui pend dans l’eau verte du lac. Max l’attache sur le premier nœud. Chacun des deux marins se positionne sur les flancs de l’embarcation. A l’aide de leurs deux longues  perches, ils avancent doucement vers la plage de galets. L’amarre se tend lentement. Le radeau freine légèrement, puis l’objet bouge. Il se déplace à la vitesse d’impulsions des perches. Marie et ses deux collaborateurs sont ravis. Ils auraient pensé la tache bien plus ardue.

 

-« Et bien, mes amis, nous nous en sortons sans difficultés aucune. » S’exclame Marie.

 

  Les deux tiers du trajet s’accomplissent de la sorte. Paul, Juliette et Hubert observent toujours de leur épais buisson. Paul soulève le rabat de son sac. La lumière qui animait les gravures disparaît rapidement. Paul pense tout fort :

 

-« Il va tomber.

-Pardon, demande Juliette.

-L’objet, il va retomber dans l’eau.

-Pourquoi tu dis çà, interroge Hubert.

-Il est trop loin de nous. Il va retomber, je vous dis ! »

 

  A cet instant, la grosse masse sombre s’effondre dans l’eau du lac. Le lien cède, et la vague qu’elle produit renverse l’embarcation et ses occupants. Les hommes, sur la rive occidentale, plongent aux secours des naufragés. Ils ramènent les deux femmes habillées de lourdes robes. Les quinze personnes, debout sur la berge, contemplent le désastre. Leur trouvaille a totalement disparue sous les eaux du lac. Il leur faudra des mois pour la renflouer, s’ils y parviennent. Un profond sentiment de désarroi marque le visage de Marie. Elle se masse les tempes pour se décontracter. Elle serre ses lèvres pour s’obliger à rester muette. De nombreux mots crus lui viennent à l’esprit. Elle préfère ne pas les employer en une telle circonstance. Elle sent une colère naissant la ronger dès cet instant. C’est la découverte de sa vie, et elle a disparu pour longtemps.

 

  Paul se relève en silence.

 

-« Où vas-tu Paul, murmure Juliette.

-Il faut qu’ils le ramènent au village, pour l’étudier.

-Que vas-tu faire, demande Hubert.

-Je vais me rapprocher assez près pour qu’ils le montent sur leur camionnette.

-T’es sûr que ça va marcher, reprend Juliette.

-Aussi sûr que je m’appelle Paul. »

 

  Les trois enfants marchent à demi-accroupis dans les fougères. Les adultes ne prêtent pas attention au bruissement de ces feuillages. Leur souci majeur est la récupération du précieux butin. Les enfants approchent du lieu du "naufrage". Paul sort la sphère.

 

-« Alors Paul, demande Hubert.

-Alors rien !.. Attends ! La lueur revient.

 

  Paul enfonce la boule lumineuse dans son sac à bandoulière, pour ne pas être repéré. La surface du lac bouge. De légers tourbillons se forment, remontant de la vase à la surface. Soudain, l’imposante masse noire jaillit de l’eau. Elle se stabilise de nouveau  à trente centimètres, oscillant au grès des ondes qui animent le lac.

  Marie descend doucement ses mains et relève la tête. Elle écarquille les yeux, stupéfaite que son "bébé" soit de retour. Les hommes nouent plusieurs cordes entre elles. Deux d’entres eux partent en radeau pour attacher ce lien à l’objet. Lorsque c’est fait, tout le monde tire pour le rapatrier au plus vite. Paul et ses deux amis suivent le mouvement. Ils  se faufilent jusqu’à la lisière de la forêt, qui borde le chemin de graviers blancs. Là, ils observent les travailleurs tirer sur le grelin de chanvre. La masse accoste, puis se glisse sur la terre ferme, empruntant la plage de galets. Le groupe, resté à quai, tourne autour de la chose, la caressant du bout des doigts. La lumière bleutée est réapparue dans les gravures. Paul entoure bien sa sphère dans un vieux chiffon pour ne pas qu’elle se dévoile.

 

-« Je vais me faire ramener. Si je ne reste pas à proximité de l’objet, il retombera une seconde fois.

-Mais tu es fou, murmure Juliette.

-Elle a raison, ajoute Hubert. T’es complètement fou. Et d’abord, comment vas-tu faire. »

 

  Paul saisit un gros caillou, puis frappe son genou. Une immense douleur l’envahit. Il serre les dents.

 

-« Mais ça va pas ! » Murmure la fillette. Juliette se met en colère après son jeune ami.

-« Oh ! Si, je vais très bien. Et je suis sûr que madame Curie ne laissera pas un petit garçon rentrer seul en boitant jusqu’au village. Je vais m’éloigner, juste ce qu’il faut. Dès que le moteur de la camionnette démarrera, je ferais semblant de marcher en direction du lac.

-Ton plan est très fort, affirme Hubert.

-Reculons-nous maintenant, reprend Juliette. Il ne faut pas être pris de court. »

 

  Les trois enfants s’éloignent d’environ vingt mètres. Ils se cachent dans les fourrés, en bord de route. Pendant ce temps, les adultes délibèrent de la meilleure façon de transporter l’objet. Il leur parait capricieux. Ils craignent de devoir l’abandonner sur la route s’il ne reste pas en lévitation. Ils installent, sur le plateau du pic-up, une sorte de podium qui atteint la même hauteur que le pare brise. Ensuite, ils posent une longue planche qui repose du sol au bord arrière de cette estrade improvisée. Jules et ses hommes sanglent l’objet, puis le déplacent sur la planche qui ne ploie point. L’objet paraît léger comme une plume. Une fois la chose disposée à l’aplomb du podium, les gars installent quatre mats fixés au châssis du véhicule. Ils s’en servent pour stabiliser la chose. Ensuite, ils emmaillotent le tout d’une grande bâche ivoire, reste d’une voile rapiécée et inutilisable. Marie sait les risques du transport. Si l’énorme masse sombre décide de se laisser choir, le conducteur du pic-up sera irrémédiablement écrasé par son poids colossal.

 

-« Messieurs, je vais conduire le pic-up. Les risques sont trop grands. Je ne peux désigner aucun d’entre vous.

-Je suis volontaire, madame ! S’exclame Jules.

-Non ! Je ne peux vous laisser faire.     

-Oh si ! Et je vais le faire.

-Je m’y oppose, affirme Marie.

-Ce pic-up m’appartient. Et je viens de décider de ne pas vous le prêter. Je ne le prêterais plus à quiconque aujourd’hui d’ailleurs. Si vous prenez le volant, j’appelle les gendarmes. Me suis-je bien fait comprendre ?

-Oui monsieur, répond Marie avec un sourire de compassion. Je vous remercie, du fond du cœur.

-Allez les gars ! Max, tu transporteras nos amis les chercheurs, et les autres vous rentrerez à pied. Rendez-vous au bistro, c’est moi qui paye la tournée. »

 

  Les dix gaillards, qui reste là, embrassent leur chef et ami avant son départ. Ils commencent à comprendre l’énorme risque que Jules prend.

 

-« Faites pas la gueule. Tenez, je donne les sous à Max, au cas ou ! »

 

  Sur ses dernières paroles, il grimpe dans son pic-up et démarre le moteur. Il le laisse chauffer, le temps que Max, Marie, Anne et John montent à bord de la Mercedes bleue. Il enclenche le premier rapport. La boite de vitesse craque. Il double débraye, et recommence l’opération. Le rapport s’enclenche. Il sent sa charge s’alourdir. Les autres voient le podium ployer légèrement. Les lames de ressort de l’essieu arrière s’écrasent. Le champ magnétique du moteur perturbe les communications entre la chose et la sphère. Jules avance tout de même, surplombé de l’énorme masse sombre. Il roule sur quatre-vingt mètres environ. Paul se met sur la route, et fint de rejoindre le lac. Jules arrive en vue du petit garçon. L’objet donne quelques accoues sur son socle. Jules stoppe à la hauteur de Paul. L’objet se stabilise parfaitement.

 

-« Que t’arrive-t-il ?

-Je suis tombé d’un arbre dans la clairière. Je me suis fait mal au genou. Pouvez-vous me ramener ?

-Je ne sais pas. Vas demander à madame Curie, elle te rapatriera sûrement. 

-Non, je préfère rentrer avec vous ! Elle sera d’accord, j’en suis sûr !

-Et bien j’en doute, ajoute jules, Mais je t’attends alors. »

 

  Paul marche vers la Mercedes, en boitant plus que nécessaire. Il s’approche de la vitre de la passagère. Cette dernière entre-ouvre la porte.

 

-« Bonjours madame Curie, Jules me fait dire qu’il me ramène au village, avec votre permission.

-Oui, montes, répond Marie.

-Non, je voyagerais avec monsieur Jules.

-Non, c’est trop dangereux ! Si ce qu’il transporte venait à tomber…

-Et alors, ce n’est qu’un ballon sonde. N’est-ce pas ?

-A vrai dire…Oui, mais.

-Alors, c’est entendu ! »

 

  Paul court en boitant vers le pic-up. Il saute sur le siège passager. Jules s’exclame :           

  

-« Mais que fais-tu là ?

-Je monte avec vous ! C’est madame Curie qui a insisté. Elle a dit que Dieu ne permettrait jamais qu’il vous arrive quoi que ce soit avec un enfant à vos côtés. J’ai pas trop compris, mais ça me va !

-Elle est folle, ou il y a quelque chose que je n’ai pas compris.

-Elle a ajouté de vous dépêcher, le ballon sonde pourrait se dégonfler.

-Quel ballon sonde, demande jules, quel… ?

-Celui que vous transportez, bien sûr !

-Oui, bien sûr…

 

  Jules double débraye, puis reprend sa route vers St Patrick d’Auray. Pendant ce temps, Marie discute avec ses collègues.

 

-« C’est très futé !

-Quoi, questionne Anne.

-Le ballon sonde, c’est très futé de faire passer cette chose pour un ballon expérimental.

-Oui, c’est vrai, ajoute John. Mais il ne faut pas qu’il retombe et écrase Jules et ce garçon.

-Tout ira bien, j’en suis persuadée, affirme Marie.

-Vous êtes bien sûre de vous madame, rétorque Anne.

-Oui, c’est vrai. Et je ne sais pas pourquoi. Mais Jules est en de bonnes mains.

-Celles du Seigneur ou celles du garçon ? S’exclame John.

-Je ne serrais vous dire, mais mon angoisse m’a quitté dès que ce petit Paul est apparu. Je l’aime beaucoup. Il a un je ne sais quoi, une force en lui qui me laisse penser que Jules est en sécurité à présent. Mes intuitions ne m’ont jamais trahie.

-Que Dieu vous entende madame, oh oui, qu’Il vous entende. Ajoute Max, inquiet.

-Il ne se soucie pas spécialement pour moi, mais il veille sur ce petit Paul, j’en suis convaincue.

 

  Juliette et Hubert regardent les voitures s’éloigner. Les dix marcheurs approchent. Les deux enfants disparaissent dans la forêt. Ils rejoignent les champs qui les séparent de St Patrick d’Auray. Ils filent à toutes allures pour arriver dans des délais les plus brefs possibles. Ils veulent s’assurer que leur ami atteindra le village sain et sauf. Ils courent, fendant la prairie de leurs petites jambes. Juliette parcourt la plaine telle une ballerine. Hubert, derrière, laboure le tapis de chlorophylle de sa lourde démarche. Ils passent le grand chêne, au sommet de la colline. De là, ils aperçoivent les deux véhicules pénétrer dans le village au loin. La chose surplombe encore le pic-up de Jules. Ils sont soulagés. Ils reprennent leur chemin, plus lentement cette fois.

 

  Les deux voitures entrent dans le village. Elles stationnent devant l’immense porte, sur le coté ouest de la salle des fêtes de St Patrick d’Auray. Trois gardes l’ouvrent en grand. C’est un portail double, coulissant de part et d’autre de la façade sur des rails d’acier bronzé, et offrant une large ouverture de quinze mètres de large, sur six de haut. Jules, aidé de deux des gardes, sort du bâtiment une longue planche de chêne. Il l’installe pour décharger leur précieuse cargaison. Paul assiste de loin à cette manipulation. Jules coupe les amarres. L’objet glisse le long de la pente et, dans son élan, va percuter la cheminée de la pièce principale. Il se stabilise immédiatement après. Les portes se referment sur le grand laboratoire. John et Anne ramassent le matériel et les tables renversées. Ils nettoient le verre brisé. Jules reste à la disposition de Marie, mais pour l’heure, Max et lui vont chercher le reste de l’équipe sur la route. Ils en profiteront pour leur rappeler leur devoir de réserve. Jules  et ses compagnons sont marins, dans la marine française. Ils restent avant toute chose des militaires de carrières.

  Marie s’approche de Paul. Elle s’accroupit pour lui parler.

 

-« Paul, je sais que tu es un garçon discret, mais tu peux raconter autour de toi que nous avons rapatrié un ballon militaire. Cela ne me dérange pas.

-Non, madame, sans façon ! Ce ne sont pas mes affaires. Si vous désirer lancer une rumeur dans le village, allez donc le raconter à la vieille Gabie. C’est la commère de la commune. Elle ne sait pas tenir sa langue. D’ailleurs, je serais vous, j’irais immédiatement. Si vous ne lui dites pas que vous avez ramené un ballon, qui sait ce qu’elle inventera pour qu’on l’écoute ?

-Oui, tu as sûrement raison. Si tu battais le village pour raconter cette histoire, sachant que tu es quelqu’un de discret, les gens pourraient penser que ce n’est qu’une propagande. Il vaut mieux que j’aille voir cette madame Gabie sans tarder. »

 

  Marie se relève. Elle prend la direction que lui indique Paul. Ce dernier aperçoit Juliette et Hubert qui arrivent à bout de souffle.

 

-« Alors, murmure Juliette. Comment ça c’est passé ?

-Bien ! Evidement ! Je suis le meilleur, lance-t-il d’un ton sarcastique.

-Tu sais, ajoute-t-elle, que tu as assurément sauvé la vie de monsieur Jules.

-Oui ! Bafouille Hubert. Elle a raison. Il te doit une fière chandelle.

-Et il ne doit jamais le savoir. C’est comprit, ordonne Paul.

-Oui ! Oui ! Affirment ses deux compères.

-S’ils savent pourquoi je tenais à monter avec monsieur Jules, ils me confisqueront la sphère "magique".

-Bon d’accord. Reprennent Juliette et Hubert.

-Le soir tombera bientôt. Je suis fatigué. Je rentre manger. »

 

  Les trois enfants se séparent. Juliette retourne chez elle, où sa mère l’attend. Son père, comme celui de Hubert et de Paul, est actuellement en mer. Huit hommes sur dix sont pêcheurs dans la région. Ce sont les mères qui élèvent seules les enfants.

  Le soleil s’écroule loin dans l’océan. La végétation s’emplit d’une douce humidité qui exhale les parfums des prairies alentour. Les grenouilles entonnent leur chant crépusculaire. L’intime voile de la nuit recouvre ce pays bénit de Dieu. Les rires des enfants franchissent les fenêtres ouvertes de ces lourdes maisons de pierre qui structurent cette agglomération. Les toits d’ardoise luisent sous les étoiles naissantes. La lune, proche de son plein, se lève doucement au-dessus d’un horizon aux reflets pâles et froids. Le grondement de l’Atlantique s’élève toujours plus haut vers les profondeurs insondables de l’univers. Le martèlement incessant des vagues bat fort, tel le cœur de ce pays. La mer nourrit les hommes d’ici, et parfois elle les reprend. C’est le grand cycle de la vie, une vie saine et durable, une vie dépourvue du superflu. C’est une vie qui ne peut convenir à un enfant comme Paul, toujours plus boulimique de nouvelles découvertes. Il fera un grand chercheur, ou bien un fabuleux explorateur. Et Marie le sent.  

  Paul arrive chez lui. Il a un grand frère qui le taquine souvent, une grande sœur qui l’ignore par jalousie, et une petite sœur qui l’affectionne sans limite. Charlotte, sa mère, veille sur ce petit monde. Gaston, son grand frère décérébré, l’accueille avec une claque derrière la tête. Paul lui lance un coup de pied dans le genou gauche. Gaston s’écroule. Isabelle, l’aînée des quatre, réprimande Paul et le fait passer pour responsable. Elle a vu la scène, mais ne supporte pas d’avoir un petit frère intellectuellement supérieur. Dès qu’elle le peut, elle le fait battre par sa mère. Julie, la petite dernière, souffre de voir Paul ainsi mal traité. Elle est douée, moins que Paul, mais elle a un sens aigu de la justice. Elle contient ses émotions devant les autres, à la demande express de Paul. Charlotte approche à grands pas. Julie tourne la tête quand la mère cingle le visage de Paul avec un vieux journal. Isabelle et Gaston se regardent, un sourire aux lèvres. Ils jubilent. Paul, une fois de plus, est rabaissé au rang d’animal domestique.

 

-« Vas dans ta chambre, petit con ! » Sa mère lui intime l’ordre de retourner dans ses cartiers, dans le grenier. «  Tu ne souperas pas ce soir encore. Allez ! Files avant que je t’amoche ! »

 

  Paul grimpe les marches de l’escalier, sous l’œil triste de la benjamine. Il monte

Fièrement, aucunement attristé, et il le montre à sa petite sœur. Il arrive dans le grand grenier qu’il s’est aménagé. Il referme la porte à clef. Personne ne met les pieds ici. Cela ressemble à un grand laboratoire improvisé. Un grand tableau de bois présente toutes les espèces de papillons de la région. Il en a épinglé quatre-vingt treize. Une longue étagère exhibe la géologie du Morbihan. Plusieurs galets et de rares cristaux trônent fièrement sur la fine planche cirée. Un télescope bricolé, pâle imitation des géants vus dans un magazine, a prit place sous la grande lucarne qui illumine l’endroit. Paul se destine aux sciences, ce qui agace sa mère. Elle préfère qu’il devienne pêcheur, comme son père, pour nourrir la famille. Si son mari disparaît, et que son Gaston aussi, qui partira en mer ? Les femmes n’ont pas leur place à bord des navires en ce début de vingtième siècle.

  Il sort, de son sac, une pomme bien rouge que lui a offert le vieux Pierrot. Il sait que le petit Paul ne mange pas toujours à sa faim. Juliette a glissé, à l’insu de son ami, une part de tarte aux abricots dans ce sac. Paul reconnaît sans difficulté la façon qu’a cette maman d’emballer les portions de tartes. D’ailleurs, elle en donne toujours deux à sa fille, au cas ou.

  Paul dispose son maigre mais délicieux repas sur une caisse qui lui sert de table basse. Il installe la sphère au centre du plateau. La vieille lampe à pétrole, offerte par sa grand-mère paternelle, éclaire délicatement la pièce. Paul observe minutieusement son trésor. Il brille dans la pénombre. La présence de la chose, à quelques dizaines de mètres de là, explique ce phénomène. Le jade, au sommet de la sphère, est vert sombre. Son aspect est même profond. Paul le caresse, comme pour sentir un défaut ou avoir des réponses. Il se restaure, contemplant son ancienne trouvaille changée à ce jour. Il s’allonge de tout son long sur le petit lit dont il dispose. Il se met à rêver d’aventures aux quatre coins du monde.

 

-« Un jour, je partirai, et j’explorerai le monde entier. Non ! L’univers, et plus loin encore ! »

 

  Cette pensée le réconforte. Il n’a que dix ans, et doit déjà se battre contre la mesquinerie de bon nombre de ses proches. Il s’endort, la tête pleine des rêves d’un enfant qui grandit trop vite.

 

  Il est une heure du matin. La Lune atteint son apogée. Elle illumine le corps de Paul qui dormait paisiblement. Il ouvre les yeux. Il se couche sur son coté droit, pour contempler son précieux objet. Le rayon de Lune rampe sur le petit homme. Il glisse sur le bord de la caisse puis baigne la sphère qui se met à briller de façon intense. Le jade prend une couleur vert d’eau, et illumine toute la pièce d’un rayonnement vert bleuté. La lueur devient une déferlante de photons qui irradie le ciel, telle une tornade de lumière qui s’élève vers la Lune. Paul, conscient que cette illumination pourrait attirer des yeux inopportuns, empoigne la boule et la dissimule dans son sac de toile épaisse. Dans ce geste brusque, il se taille l’auriculaire droit sur un clou rouillé de la caisse. Il souille la sphère de quelques gouttes de son sang. Les lueurs disparaissent dès qu’il la sort de cette cascade de lumière astrale. Il camoufle le paquet sous son lit puis s’endort à nouveau, moins serein.

 

  Au même instant, Marie, Anne et John se lèvent. Ils dorment dans la salle des fêtes, dans des chambres équipées pour l’occasion. Une puissante lumière les a réveillés. L’objet, toujours en lévitation, brille de mille feux. Tous les idéogrammes, qui le recouvrent, dégagent une intense émission lumineuse bleutée. Le spectacle est aveuglant, et magique. Les lueurs disparaissent rapidement. L’obscurité redevient presque totale. Seules les quelques flammèches mourantes dans la cheminée animent les silhouettes des trois scientifiques. Marie regarde part la lucarne et aperçoit dans le ciel quelque chose qui s’apparente à une aurore boréale. Le phénomène mourant disparaît sur-le-champ. Les rayons lunaires caressent encore le haut de l’objet. John approche de l’âtre. Il y dépose deux grosses bûches pour raviver le foyer. Personne ne parle. Anne et Marie s’assoient à l’une des grandes tables campagnardes. John rapatrie une bouilloire qui chauffait près du brasier. Il ouvre son couvercle et y insère une boule de thé emmailloté dans un petit linge blanc. Il dispose trois grandes tasses, un pot à lait et un bol de sucre roux. Il pose son séant sur un banc,  se plaçant ainsi face à ses deux collègues. Il rompt le silence le premier.

 

-« Que pensez-vous de ce qui vient de se produire ?

-Je ne sais quoi avancer pour l’instant, répond Marie.

-C’est peut-être la Lune, spécule Anne.

-Oui, peut-être, murmure Marie. Mais elle éclaire toujours le sommet de cette chose, et plus rien ne se produit.

-Il se recharge, depuis que nous l’avons déterré, avance John.

-C’est une hypothèse à retenir mes amis. Mais ses caprices me font penser qu’une chose extérieure agit sur notre découverte. Si la lumière ne nous avait point aveuglés, peut-être aurions-nous aperçu quelque chose  dans les environs.

-Demandons aux gardes, devant les portes, propose Anne.

-Je n’ai que peu d’espoir la-dessus. Ils ont sûrement contemplé les rayons qui filtraient par les ouvertures, reprend Marie. Le phénomène à distinguer devait être fin et subtil.

-Nous restons une fois de plus dans une impasse totale.

-Pas tout à fait, réplique John. Nous allons analyser chaque étape franchie depuis notre découverte, et spéculer s’il le faut.

-Oui, vous avez entièrement raison. Vous étudierez cela avec Anne. Moi, je m’occupe de prévenir le général Dumas pour l’informer de nos récentes découvertes. J’en profiterai pour lui demander du matériel supplémentaire.

-Je ne suis pas sûr qu’il serait bon de l’en informer dès à présent, affirme John. Il pourrait nous enlever notre "bébé". Les intérêts militaires primeront dans cette affaire.

-Vous avez raison, mais je dois me plier aux accords passés avec ce monsieur, ajoute Marie.

-Allons nous coucher, lance Anne. La journée sera longue demain. Et de plus, entre le temps d’informer cette personne et son hypothétique arrivée, nous disposons de trois ou quatre jours d’études approfondies.

 

  Après avoir terminé leur pose "thé au lait", ils retournent se coucher jusqu’au lendemain à l’aube. Anne glisse son joli corps sous des draps de coton blanc. Elle regarde le portrait de sa mère puis souffle la bougie sur la table de chevet. John se jette sur son lit, croise les jambes, glisse ses mains derrière sa tête et s’endort avec un large sourire aux lèvres. Marie reste assise plusieurs minutes dans le fauteuil de sa chambre. Elle repasse chaque détail de la journée dans sa tête. Le mystère qui entoure l’objet la perturbe. Elle s’interroge sur les rôles de chaque protagoniste, en s’arrêtant toujours sur une inconnue : celui de Paul ! Cet enfant est une énigme pour elle. Sa présence était-elle une simple coïncidence ou était-elle provoquée. A-t-il eu conscience du danger pris pour le transport de l’objet ? Peut-être ! Mais la réponse n’est pas à sa portée ce soir. Elle s'allonge et médite sur toutes les idées qui se bousculent dans sa tête.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 2

 

 

L’étude première

 

 

 

  Le soleil se lève sur St Patrick d’Auray, réchauffant les façades du village et les verts pâturages qui l’entourent. Paul dort en boule. Il ouvre péniblement un œil. La nuit a été agitée. Il est étrangement fatigué. Trop de questions traversent son esprit. Il descend de sa chambre. Il entre dans la cuisine. Sa mère le fixe avec ses yeux réprobateurs, comme à l’accoutumée. Il s’assoit à table sans rien dire. Son frère, à ses cotés, lève la main pour le gifler dans la nuque. Paul serre son point, près à cogner. La mère se retourne juste au moment où la claque tombe. Paul se retient de répondre à l’attaque, attendant que Charlotte réprimande Gaston. Rien ne se passe. Après deux minutes de silence, Gaston se lève. Il sort de la pièce, suivi d’Isabelle. Ils ricanent. Charlotte interpelle Paul.

 

-« Aujourd’hui, j’irai voir le patron de la Marraine. Tu embarqueras avec Gaston et ton père début août.

-Nous verrons, répond froidement le petit homme.

-Mais c’est tout vu ! Petit insolent !

-Il peut se passer tant de choses en un mois, mère.

-Tu ne discute pas, c’est comprit ?

-Sais-tu ce que disent les gens du village sur toi ?

-Non !

-Ils racontent que s’ils n’étaient pas là, je mourrais de faim. Il suffirait que je dise à la vieille Gabie que tu laisse Gaston me frapper à loisir et quand papa rentrera, il s’occupera de te remettre les pendules à l’heure. Réplique sereinement Paul.

-Tu oses me faire du chantage ! Petit ingrat !

-Non, pas du tout ! Je t’explique juste comment cela va se passer. Si je n’ai pas tout de suite un petit déjeuné complet, si Gaston ou qui que se soit me retouche, si tu vas voir le patron  de la Marraine ou si tu me contrarie d’une façon ou d’une autre, papa sera au courant de tes actes. Me suis-je bien fais comprendre ?

-Petit c..

-Ah ! Ah ! Je vois que tu n’imagine même pas de quoi je suis capable aujourd’hui.

-Pourquoi aujourd’hui ? Interroge Charlotte.

-Pourquoi pas ? Désormais, c’est fini de me traiter comme un moins que rien. Et avec le scandale que je pourrais faire, papa te jettera à la rue sans hésiter! »

 

  Charlotte inspire calmement. Elle contient sa colère inutile. Elle saisit un pichet de lait chaud et une boule de pain, habituellement réservé aux autres. Paul ajoute.

 

-« Demain, tu me feras une grande tarte aux pommes ! J’irai la manger avec mes amis et le vieux Pierrot. Je t’en remercie d’avance. »

 

  Paul entame son déjeuné en silence. Gaston revient dans la cuisine. Il s’approche de Paul.

 

-« Alors le morveux…

-Tais-toi petit con, lance la mère plus qu’embarrassée.

-Mais maman…

-Tu te tais, et tu déguerpis tout de suis. Et ne discute pas ! »

 

  Gaston sort, la tête basse. Paul continue son copieux petit-déjeuné. Il glisse un bout de pain et deux fruits dans son sac à bandoulière.

 

-« Ca ne te dérange pas que je participe aux goûtés à présent.

-Si tu en prends trop, il risque d’en manquer pour les autres ! Répond la mère qui cherche à faire culpabiliser Paul.

-Gaston n’aura qu’à se modérer ! Il serait fâcheux que Julie manque de nourriture. Je le verrai de toutes façons ! Allez, je te laisse. Je rentrerais tard, ne m’attendez pas pour le souper. »

 

  Paul se lève, un sourire aux lèvres triomphant mais discret, et sort rejoindre ses amis qui l’attendent à la fontaine du village. Charlotte reste là, stupéfaite par le jugement de son enfant. A présent, il maîtrise seul son destin. Elle ne se sent plus capable de le contrôler ou le rabaisser. Sa révolte inattendue la déstabilise. Elle a peur à présent qu’il ne la pousse de son piédestal de bonne mère au foyer.

 

  Marie déjeune, en compagnie de ses deux collègues. Elle est songeuse. Ils ne comprennent pas pourquoi la chose s’est abîmée dans le lac pendant le déplacement. Jules entre par la porte sud. Il approche de la table. Marie l’invite à s’asseoir.

 

-« Dites-moi, avez-vous une idée de ce qu’il s’est passé hier après-midi, demande-t-elle.

-Pendant le transport en camionnette ?

-Non, Jules, pendant que nous tractions la chose avec le radeau.

-Vous vous demandez pourquoi il est retombé dans le lac.

-Oui, précisément.

-Je ne me suis pas posé cette question.

-Pensez-vous qu’à cet instant précis, il se trouvait à l’aplomb de la dalle, que vous avez perdu.

-Non ! Non, c’est impossible. Le fond du lac est relativement plat, et la dalle est restée à la base de l’îlot. C’est à dire, deux cent mètres avant qu’il ne plonge.

-Bon, reprend Marie, éliminons ce facteur. Mais pourquoi, les hommes du mégalithique ont-ils monté ce dolmen sur l’objet ?

-Pour ne plus qu’il s’envole, s’exclame Jules.

-Vous pensez qu’ils l’ont vu en lévitation ?

-Bien sur ! Il ne s’est pas envolé pour nos beaux yeux, ajoute Jules. Regardez-le ! Je ne suis pas scientifique, mais mon père me disait toujours : Ce qui doit voler, vole. Ce qui doit flotter, flotte. Ce qui doit marcher, marche. Mais l’homme, lui, un jour il sera tout faire.

-Et que devons nous comprendre, intervient Anne.

-Et bien, regardez cette chose ! Elle est faite pour voler, pas pour couler ni pour se laisser choir comme une carcasse sans vie.

-Vous pouvez répéter, monsieur Jules, demande Marie.

-Je dis qu’elle est faite pour voler !

-Non, insiste-t-elle, la fin de votre phrase.

-Jules reprend : Elle ne doit pas se laisser choir sans vie.

-Ca, mes amis, il faut en tenir compte. Explorons cette nouvelle voie.

-Quelle voie, interroge Anne.

-Elle est peut-être vivante…

-Quoi, insiste John.

-La chose, affirme Marie qui la montre du doigt. »

 

  Le silence se fait pesant. Seul les bruits venant de l’extérieur animent la grande salle. Le feu crépite dans l’âtre. Les quatre personnes présentes s’observent.

 

-J’ai envoyé un courrier au général Dumas, fini par dire Marie.

-Lui avez-vous expliqué la totalité de vos découvertes, interroge Jules.

-Oui, bien sûr ! Cela fait partie de nos accords. J’ai tous pouvoirs sur mes recherches, et il obtient tous les résultats dans leur intégralité.

-Il va venir, affirme Jules.

-Oui, je m’en doute.

-Et il vous prendra la chose.

-Non, j’en doute.

-Je vous assure qu’il le fera ! C’est le protocole militaire. Si l’on découvre un phénomène inexplicable, les services secrets s’en emparent aussitôt. De plus, vous avez tous pouvoirs sur l’étude du dolmen, pas sur ça !

-Je m’y opposerai.

-J’en doute ! Si vous faites obstruction ou que vous menacez de dévoiler des informations classées secrètes, ils vous organiseront un tragique accident.

-Le général Dumas ne ferais pas cela !

-Lui, non ! Mais s’il en parle au ministre de la défense, ses supérieurs l’évinceront du projet d’étude.

-Alors, il ne doit pas en parler à quiconque !

-Espérons-le !

 

Marie se lève, irritée par cette révélation. Les trois scientifiques débarrassent la table du petit-déjeuné, puis installent le matériel d’étude. Marie saisit une gravure sur papier importée du golfe persique. Anne l’assiste. Elle étudie ces écritures ancestrales, particulièrement les hiéroglyphes sumériens. Elle maîtrise la lecture des écrits hébreux, sumériens, égyptiens et sud-américains, en plus des langues orientales. Marie est physicienne et chimiste. John est géologue et archéologue. Cette équipe internationale constituée d’une française, d’une chinoise et d’un américain a été formée par Marie elle-même. Chacun amène une technique issue de son pays d’origine, ce qui permet d’élargir l’éventail des connaissances et les manières de les exploiter. John Tolkings est le fils d’un mineur américain d’origine irlandaise. Son père a, dans le passé, découvert sur sa concession un temple indien que son fils a étudié et restauré par la suite. Anne Franck, alias princesse Kumiko, est la fille d’un prince japonais et d’une suissesse, professeur de latin au service d’une la famille royale asiatique. Ils ont tous trois des origines et des passés bien différents. Leur amour de la recherche est, par contre, très semblable. Leurs nationalités respectives sont occultées lorsqu’il s’agit d’un travail d’équipe.

  Anne dresse un plan très complexe de cette architecture linguistique. John tente de déterminer le type de matériau dont est fait cet objet. Il espère également découvrir la culture dont est issu cette chose. Marie, elle, veut savoir si objet est vivant ou en état de marche si c’est une machine. Les tâches sont réparties en fonction des aptitudes de chacun. Ils sont tous excités par ce nouveau défie. Jules a également du travail. Il doit diriger les fouilles du fond du lac, pour découvrir une éventuelle trace de ce qui a causé la chute momentanée de l’objet.

  Anne entend un bruit venant du toit. Elle prévient immédiatement Marie. Cela dérange l’équipe que Paul espionne le laboratoire. Marie, à regrets, demande aux gardes de faire descendre le garçon, et de veiller à ce qu’il ne remonte pas. Un grand moustachu interpelle Paul, qui se glisse sur le toit. Il n’a pas encore atteins la lucarne. Il exécute l’ordre sans broncher, plutôt surpris. Paul va devant la porte. Il fait demander madame Curie. Elle sort du bâtiment et s’éloigne avec Paul jusqu’à une petite murette non loin. Ils s’assoient pour discuter.

 

-« Ecoutes petit. Mes recherches ont pris une nouvelle voie. Maintenant, se sont des études militaires qui se passe dans ce bâtiment. Je n’ai plus le droit de te laisser regarder par-dessus nos épaules, si tu voix ce que je veux dire.

-C’est tout de même moi qui vous ai conseillé de raconter à la population que vous aviez récupéré un ballon d’essais.

-Oui ! Je le reconnais. Et c’était très futé de ta part.

-Madame, s’il vous plaît, arrêtez vos flatteries. Ce truc était là bien avant votre arrivée. Il appartient, d’une certaine façon, aux gens de ce pays.

-Oui, et il restera en France, du moins je le pense.

-Je veux dire Morbihan !

-Pourquoi dit-tu la chose ? Nous as-tu vu le sortir du lac ?

-Vous êtes bien présomptueuse. Vous n’avez fait que la tirer. Elle est sortit seule du lac, et vous avez en plus faillis la perdre.

-Tu savais que cette chose était là-bas ?

-Disons que je savais qu’il y avait quelque chose. L’accident qu’a eu monsieur Jules vous a permis de le découvrir. A long terme, c’est moi qui l’aurai trouvé. »

 

  Marie est troublée par le langage choisi du petit garçon. Il a mûrit en une nuit à peine. Avec beaucoup de tact, elle reprend.

 

-« tu sais, j’ai averti un général de cette découverte. Il risque de rapatrier la chose sur Paris.

-Il peut toujours essayer !

-Que sait-tu de cette découverte ?

-Oh ! Moi, je dis ça comme ça. Vous avez assez transpiré pour la déplacer jusqu’ici. Je doute que monsieur Jules accepte de conduire jusqu’à Paris.

-Ecoute Paul, je dois retourner travailler, nous continuerons cette conversation plus tard, si tu veux bien.

-Oui ! Allez donc en discuter avec vous collaborateurs. Ils remarqueront que quelque chose cloche dans cette affaire, mais je doute qu’ils trouvent quoi !

-Parce que tu le sais, toi !

-Bien sûr ! Mais je ne travaille pas pour vous, ni pour l’armée, que je sache.

-Tu es trop jeune !

-Peut-être, mais vous utilisez votre expérience scientifique pour percer ce mystère ! Moi, je puise des sensations qui viennent du plus profond de mon être. Je laisse l’alchimie naturelle, qui me lie à cette machine vivante, grandir et mûrir.

-Que veux-tu dire par : alchimie naturelle ?

-Vous ne pouvez comprendre ! Vous êtes trop âgée. Enfin, je veux dire que la somme de votre expérience doit être un barrage à de nouvelles bases de connaissances. Moi, je suis vierge de toutes éducations et tout endoctrinement scientifique.

-Tu parle comme un vieil homme âgé, fait de centaines d’années d’expérience.

-Oh non ! Au contraire !Je suis neuf. Le poids de la société n’a pas encore déforme mes épaules.

-Expliques-toi !

-Je vais employer une métaphore pour que vous saisissiez mes dires. Je suis le terreau nouveau, dans lequel on a planté un grand arbre robuste et déjà fleuri. J’ai, comment dire, hérité d’une connaissance : celle de la machine vivante.

-Pourquoi toi ?

-Pourquoi pas ! Peut-être aussi parce que je suis le seul enfant des environs qui se destine depuis sa naissance au voyage sans limite et à la recherche du savoir.

-Depuis ta naissance ?

-Oui ! Les anciens disent que je suis né par une nuit de grand orage. La foudre est tombée sur le dolmen. C’est pour ça que les gens m’appellent avec humour : Paul du dolmen.

-Et c’est tout ?

-Non ! Il paraît, d’après le vieux Pierrot, qu’un tapis d’électricité a recouvert la campagne, entourant St Patrick. Personne n’a été en contact avec ce courrant électrique, à part moi. Mon berceau a absorbé cette énergie. Certains, dans le village, ont prétendu que c’était un mauvais présage. C’est pour cela que je n’ai que deux amis par mis les enfants.

-Oui ! Mais ce sont de vrais amis, comme on en rencontre parfois jamais dans une vie entière. Et puis, apparemment, tu as bien hérité de quelque chose. C’est cela que je sentais, quand je t’ai laissé monter avec Jules.

-Alors ! Pourquoi ne pas me prendre dans l’équipe ?

-Si quiconque sait que tu as un lien avec cette chose, tu deviendras malgré toi un animal de laboratoire. Alors, je te propose ceci : Tu continue à espionner par les lucarnes pour suivre les recherches en direct, et dès que tu veux savoir quelque chose, tu me fais appeler. Je te raconterai les nouvelles avancées.

-Et si c’est moi qui trouve quelque chose ?

-Tu m’en parle, si tu le désire. Tu es libre de tes mouvements.

-Si vous repartez à Paris, vous m’emmènerez, n’est-ce pas ?

-Nous verrons.

-Je dois devenir chercheur, je le sais !

-Moi aussi ! »

 

  Marie se lève. Elle se dirige vers les gardes. Elle leurs ordonne de ne plus surveiller le toit. Elle s’en occupera elle-même. Elle se retourne vers Paul et esquisse un large sourire complice. Elle disparaît derrière la porte de la grande salle des fêtes. Paul s’éclipse. Il rejoint Hubert et Juliette chez cette dernière. Manon, la maman de Juliette, l’accueille à bras ouverts. Il entre dans la cuisine, où l’attendent ses deux amis. Il sort les deux fruits de son sac, et partage le goûter avec tous les enfants présents.

 

  Quatre jours passent. L’équipe scientifique avance dans leurs études historiques. Ils pensent que l’objet date de vingt-deux mille ans avant notre siècle. Techniquement, l’objet produit sa propre énergie. Ils ont constaté une légère fluctuation qui ne correspond pas au cycle solaire. Marie a remarqué que les pics d’énergie se produisent toujours quand Paul est sur le toit du bâtiment. Elle n’a pas dévoilé cette observation à ses collègues. La nuit, la puissance est totalement stable. Paul ne bouge pas de chez lui.

 

 

 

 

 

 

 

  Le cinquième jour, Le général Dumas arrive avec son chauffeur, à bord d’une HispanoSuizade type 15-20 sport de 1909. Marie est devant la salle des fêtes. Elle discute avec Paul. Le Général interpelle la scientifique.

 

-« Alors madame Curie ! Quelle est cette histoire abracadabrante, que vous avez inventé !

-Bonjours monsieur ! Paul, murmure-t-elle, à plus tard.

-Bonjours ! Excusez ma maladresse. J’ai roulé toute la journée depuis l’aube. Et il est déjà l’heure de souper.

-C’est quoi cette histoire de…

-Chut ! Marie fait taire ce gros monsieur à la voix tonitruante.

-Quoi ! C’est vrai ? »

 

  Marie tire le bonhomme par le bras. Ils pénètrent dans le bâtiment. Paul se glisse sur le toit, sans bruit. Le général arrive devant la chose qu’examinent Anne et John. Il perd son monocle de stupeur.

 

-« Que…Qu’est-ce ?

-Nous n’en somme par sûrs, répond Anne.

-Oui, intervient John, il nous semble que cela pourrait être une machine vivante.

-Comment vivante, demande le général.

-Et bien, reprend Marie, cette chose est douée d’intelligence.

-Unemachineintelligente! Et puis quoi encore.

-Elle se défend, poursuit Marie. Nous avons tiré dessus, lancé des flammes et tenté de l’endommager, en vain. Elle se protège à l’aide d’un champ de force impénétrable.

-Et alors ! Il y a un champ de force comme vous dites. Cela ne fait pas de cette chose une machine intelligente !

-Ce bouclier apparaît uniquement en cas d’agression, ajoute Anne. Regardez ! si je jette cette pierre… »

 

  Anne empoigne un galet, puis le jette suis l’objet. Le projectile est dévié, à quinze centimètres de la surface métallique, par un champ de force extrêmement puissant. Anne s’approche de la chose et continue son explication. Elle caresse l’objet sans être retenue par le bouclier magnétique. Ses doigts jouent avec les courbes des idéogrammes.

 

-« Vous voyez ! Si je caresse la chose, elle ne se défend pas. Elle émet même une douce chaleur des plus agréables.

-Elle ne vous en veut pas ?

-Nous ne pensons pas que ce dispositif soit fait à cet usage. Si cette chose est faite pour voyager dans l’espace, elle utilise ce bouclier pour se protéger des impacts des micros météorites. Nous savons que l’espace en est rempli.

-C’est une arme redoutable, s’exclame l’officier.

-Non ! Affirme Marie. Ce n’est pas une arme ! C’est un véhicule.

-C’est un véhicule ? Faisons un tour alors !

-Nous ne savons pas grand chose de cette trouvaille, admet Anne.

-C’est bien ce que je pensais. Vous ne savez pratiquement rien, et vous m’affirmez quand même que ce n’est pas une arme. » Le général est irrité. « Sachez cela ! Je décide que c’est une arme. Et je vais même plus loin ! Demain, je l’emporte à Paris !

-Mais vous ne pouvez pas ! » Marie est estomaquée. « Nous avons des accords !

-Oui madame ! Nous avons des accords. Et je les respecterai. Je vous laisse le loisir d’étudier le dolmen pour lequel je me suis engagé ! La conversation est clause ! »

 

  Paul, qui est témoin de la scène, est désemparé. Il se laisse glisser du toit doucement, met pied à terre, et part des les prairies environnantes. Il file droit vers le lac, en pleur.

 

-« C’est pas juste, crie-t-il en levant les bras au ciel. C’est pas juste. Pourquoi me faire différent, et ensuite m’enlever ma raison d’être ! »

 

  Il court de plus en plus loin. Pendant ce temps, le général s’approche de l’objet.

 

-« Hé ! Hé ! Tu es à moi maintenant.

 

  A cet instant, la chose se laisse choir lourdement sur le parterre, brisant les carreaux de terre cuite qui jonchent le sol. L’officier reste blême. Il pense que ses paroles ont vexé la chose. Anne et John sont assez surpris. Marie sourit, voyant que Paul a disparu. Elle sait dès à présent qu’il influe directement sur cette machine vivant. Elle utilise cette situation cocasse à son avantage.

 

-« Vous voyez ! Elle est très capricieuse. Vous ne pourrez jamais la transporter dans de telles conditions. Elle veut rester avec nous. Elle nous a adopté. Vous verrez ! Demain, elle aura oublié vos paroles désobligeantes.

 

  Anne et John regardent Marie avec de gros yeux.

 

-« Bon, ajoute marie. Je vais faire un tour. Je suis invité à souper. Général, vous prendrez ma place à notre table. Je suis sûre que vous êtes affamé après ce voyage. Demain, vous dormirez chez l’habitant, et ceci pendant toute notre étude. Et s’il vous plait, plus de paroles en l’air. »

 

  Marie caresse la chose, sous l’œil interrogateur de ses collègues.

 

-« Ce n’est rien mon bébé ! Tu resteras ici avec les tiens. »

 

  Elle s’éclipse par la porte, et part retrouver Jules. Elle frappe chez le robuste marin. La femme de celui-ci ouvre.

 

-« Bonsoir, vous désirez madame.

-Bonsoir ! Je suis madame Curie. J’ai besoin de monsieur Jules. Pouvez-vous m’annoncer ?

-bien sûr ! La campagnarde se met à  hurler. Jules, fils de marin, y’a quelqu’un pour toi ! Ce sera tout ma petite dame ?

-Oui ! Merci bien.

-Y’a pas d’quoi.

-Bonsoir madame, dit Jules en apparaissant à la porte. Que vous arrive-t-il ?

-J’ai besoin de vous.

-Que se passe-t-il ?

-Pouvez-vous m’emmener au lac ?

-Mais, répond Jules très surpris, nous l’avons déjà fouillé de fond en comble, si je puis dire.

-Non, c’est pour aller chercher quelqu’un.

-Qui ?

-Je vous en parlerai en chemin. »

 

  Jules disparaît quelques instants, puis revient avec la clef de sa camionnette. Ils se dirigent vers la grand place, puis montent dans le véhicule recouvert du fin voile satiné de la condensation crépusculaire. Il démarre le tacot et entame leur trajet. Jules brise ce silence.

 

-« Alors, qui cherchons-nous ?

-Paul !

-Le petit Paul.

-Oui ! Le Paul du dolmen !

-Qui vous a raconté cette histoire ?

-Paul lui-même !

-Ah ! Je vois.

-Est-elle vraie, demande Marie.

-Qu’a t-il raconté !

-La foudre, les éclairs qui courent dans les prés, son berceau et le mauvais présage ! Est-ce vrai ?

-Hélas oui ! C’est pour ça qu’il a peu d’amis.

-Il a de vrais amis, sur qui il peut compter sans risque.

-C’est vrai, vous avez entièrement raison. Mais que lui voulez-vous. Il vous intrigue, n’est-ce pas ?

-Cet enfant intrigue tout le monde. Il est spécial, vous savez !

-Oui, très spécial. Quand il est monté avec moi dans le pic-up, pendant le délicat transport, je me suis senti en totale sécurité. Je ne serai dire pourquoi !

-Je ne puis vous le dire.

-Savez-vous quelque chose que j’ignore ?

-Je connais énormément de choses dont vous n’imaginez même pas l’existence.

-Je parlais de Paul !

-Je n’en doute pas une seconde. Mais non ! Je n’ai que des impressions, des intuitions, rien de scientifique. J’aime beaucoup ce petit. Et s’il me demande de le prendre sous mon l’aile pour qu’il puisse étudier les sciences, je le ferai sans l’ombre d’une hésitation !

-Vous êtes une femme bien ! Je vous admire madame.

-Je suis une femme scientifique, et j’admire les capacités et la volonté de cet enfant. Il a des prédispositions à l’étude de la physique appliquée, et à bien d’autres disciplines. C’est un chef-d’œuvre de la nature.

-A ce point ?

-Oui ! Et plus encore !

-Et bien, vous m’en direz tant, finit par dire Jules.

-Il n’a que dix ans, et il dépasse intellectuellement toute mon équipe, moi y compris.

-Bien ! Retrouvons ce petit trésor !

-Il doit être près du lac, je pense. »

 

  La camionnette poursuit sa route jusqu’au lac. Paul est assis là, au pied du grand chêne. Il pleure, adossé au troc. 

 

-« Attendez-moi ici, propose Marie, je vais lui parler. »

 

Jules stoppe le moteur pétaradant. Marie descend, et se dirige vers Paul, à la lueur de la pleine lune. Elle s’assoit auprès du petit homme.

 

-« Paul, pourquoi t’es-tu enfui si loin ?

-Je voulais être seul.

-Pourquoi ?

-Vous m’avez trahi, pour la seconde fois. Je l’ai entendu, le gros monsieur. Il veut emporter la chose.

-Oui, c’est vrai ! Il le veut, mais il ne le peut pas. »

 

  Paul tourne la tête vers Marie, les yeux interrogateurs et les sourcils froncés.

 

-« Oui, reprend Marie. Il ne le peut pas. Dès que tu t’es éloigné du village, l’objet est retombé au sol, brisant le carrelage.

-Ah, oui !

-Tu devais t’en douter ! Rappelle-toi pourquoi tu es monté avec jules, la dernière fois. Personne ne peut déplacer cet objet sans ta présence.

-Mais le sait-il ?

-Non, personne ne sait. Il croit même que l’objet s’est vexé de ses paroles. Le général restera pendant toute l’étude. Nous restons, grâce à toi !

 

  Paul se jette dans les bras de Marie, oubliant son sac. Ils retournent au pic-up, laissant le trésor de Paul au pied du chêne. Le véhicule repart en direction du village.

  Marie raccompagne Paul, qui monte se coucher sans tarder. Il est épuisé. Il passe une nuit terrible. Il fait de nombreux cauchemars. Il se lève, tard le lendemain matin. Il descend les marches et entre dans la cuisine. Sa mère et Julie sont présentes.

 

-« Où est passé gaston ?

-Au lac ! Il est parti voilà une bonne heure. »

 

  Paul réfléchit. Il lui manque quelque chose.

 

-« Ma boule ! » Dit-il tout bas.

 

  Il se lève en trombe puis court sur la route du lac. Juliette et Hubert, assis à l’entrée de village, le somment de s’arrêter. Il file à une allure folle sans répondre. Ses deux amis le suivent tant bien que mal.

  Après vingt bonnes minutes de courses, ils aboutissent au lac, par la plage. Là, Gaston brandit fièrement le sac de son petit frère.

 

-« Alors le morveux ! Tu viens chercher ton sac, ton précieux sac, ajoute Gaston.

-Rends-le-moi.

-Jamais, à moins que tu me supplies à genoux. »

 

  Paul fait une génuflexion, et demande à nouveau :

 

-« S’il te plait, rends-moi mon sac.

-Ho ! Il est si précieux ! Pourquoi ?

-Parce qu’il est à moi.

-A toi ! Et bien, vas le chercher ! Et sur ces mots, Gaston Lance le sac au milieu de l’eau.

 

  Paul se jette à l’eau pour récupérer son bien le plus précieux. Il nage sur vingt mètres, puis sonde pour atteindre le fond, quinze mètres plus bas. Il descend toujours plus profond, dans ces eaux sombres et inquiétantes. Le lac est dangereux, et de nombreuses histoires courent à son sujet. A la sur face, les copains de Gaston et ses amis commencent à s’inquiéter. Cela fait presque une minute que Paul a disparu sous l’eau. Paul approche du fond. Il aperçoit la lumière de la sphère qui luit dans les ténèbres. Il doit remonter, il n’a plus d’air. Il continue de s’enfoncer, toujours plus bas, lutant contre un courant qui n’a pas lieu d’être là. La pression écrase ses tempes. Il tend désespérément une main crispée, marquée d’épuisement. Dans un dernier élan de conscience, il empoigne la sphère et le sac puis perd connaissance.

  Cela fait cinq minutes que Paul a plongé. Il ne remontera plus. Juliette et Hubert pleurent. Gaston se tient la bouche, conscient de la gravité de son geste. Il n’aime pas son frère, mais ne veut-être tenu pour responsable de sa mort. De plus, Paul lui avait demandé poliment. Il est plus embarrassé que triste. Que va dire sa mère ? Pire ! Que va dire son père ? Il va lui décrocher la tête des épaules.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 3

 

 

La mort de Paul

 

 

 

   Le Général Dumas s’est levé tôt pour voir l’objet décoller, en vain. Il est furieux. Il poirote depuis trois bonnes heures, et la matinée est déjà bien avancée. Il interpelle Marie.

 

-« Alors, quand est-ce que votre bébé dédaignera se remettre en place ?

-Si vous le vexez à nouveau, jamais, je pense !

-Vous vous moquez de moi ?

-Je n’oserais pas, réplique-t-elle.

 

  A cet instant, l’objet se redresse et reprend sa position initiale, en lévitation. De larges sourires se dessinent sur tous les visages. Marie regarde part la lucarne, mais elle ne voit pas Paul. Elle est intriguée, mais contente dans l’ensemble. Elle fait le tour de la chose, et une fois de plus elle est intacte. Ils ne distinguent pas la moindre rayure. Les fluctuations d’énergies sont au plus haut niveau. Une lueur inhabituelle parcourt la ceinture de l’objet à vitesse constante. Ce nouvel indice capte toute l’attention des scientifiques et de l’officier. Ils observent pendant une demi-heure, quand soudain, les cris des enfants du village donne l’alerte. Paul s’est noyé. Marie, suivit d’Anne et de John sorte du bâtiment, affligés. Jules est déjà là. Marie a les larmes aux yeux. Elle serre les poings, incapable de réfléchir. Tous les villageois partent assister au spectacle. Marie reste seule. Elle rentre dans le grand laboratoire. Elle pensait que la présence de Paul suffisait à faire voler cette chose. Elle regarde à nouveau par la lucarne. Il n’est pas là. Marie est consternée. Elle pleure la perte de son petit protégé qu’elle affectionne tant. Elle s’assoit lourdement sur l’un des bancs qui bordent la plus grande table. Elle s’y accoude, puis prend sa tête entre les mains. Elle se masse le front pour digérer la triste nouvelle, en vain. Elle insuffle de grandes bouffées d’oxygène, et se conditionne à ne pas porter le deuil sans avoir vu le corps de Paul. Cet étrange silence couvre tout le village. Même le vent s’est absenté. La douce chaleur des rayons du soleil apaise sa peine. Dans ce calme presque absolu, elle distingue très nettement le bruit désagréable d’un goutte-à-goutte. Elle se retourne vers un des angles de la pièce. Elle distingue une coulée d’eau dans le toit, près du mur. Le ciel est bleu, et il n’a pas plus depuis plus d’une semaine. D’où peut-elle bien venir.

  Soudain, elle a un éclair de génie. Paul a disparu dans le lac, il est donc forcément mouillé. Elle sort du bâtiment, le contourne, puis monte avec grandes difficultés sur ce toit glissant. Paul est là, étendu de tout son long, la main droite enfoncée profondément dans son sac. Il ne respire plus. Elle le descend par la pente de la toiture qui touche presque le sol. Elle le rapatrie dans le laboratoire. Il empoigne toujours son sac. Elle le pose sur une table. Là, les lumières sur l’énigmatique machine changent. Elles sont plus intenses, et changent de couleurs de façon cyclique. Le corps de Paul est entouré d’un halo de lumière bleue. Il s’élève en lévitation, à quatre-vingt centimètres au-dessus de la table. La couronne de lumière se ponctue de nombreux symboles similaires à ceux de la chose. Le corps de l’enfant devient transparent. Son ossature et ses organes sont bien visibles. Le cœur se remet à battre, sous les yeux exorbités de la scientifique. Le visage pâle de Paul reprend des couleurs. L’enfant sèche rapidement. Il reste allongé, en suspension, pendant trois minutes. Les lueurs de la chose diminuent d’intensité, pour revenir à la normale. Paul se pose doucement sur la table, puis se réveille. Marie s’avance, stupéfaite.

 

-« Comment vas-tu mon enfant ? Demande-t-elle.

-Que s’est-il passé ? J’ai fais un rêve étrange.

-Tu t’es noyé, et l’objet t’a sauvé.

-Pardon ? 

-Tu te noyais dans le lac, et l’instant d’après tu étais son le toit, sans vie. C’est lui qui t’a ramené à la vie. J’en ai été témoin.

-C’est pas vrai ! Allez-vous le raconter ?

-Sûrement pas ! Tu reste mon arme secrète pour gérer cette étude. Et c’est bien mieux pour ta sécurité. Allons vers le lac, et je raconterais que je t’ai trouvé en chemin, dans les prairies.

-Mais s’ils ne m’ont pas vu sortir de l’eau ?

-Dans la panique, on occulte beaucoup de détails.

-Je vous fais confiance, allons-y ! »

 

  Paul, soutenu par Marie, sort du bâtiment. Ils se dirigent vers le lac. Le village est vide d’habitants. Paul enfile son sac en bandoulière, puis interroge sa protectrice.

 

-« Où sont les gardes ?

-Au lac !

-Qui va garder la chose !

-Personne !

-Et si quelqu’un la vole ?

-Dès que nous nous serons éloignés d’ici, elle retombera au sol, et personne ne pourra la déplacer. Mais tu le sais déjà !

-Ah ! Je vois. Vous avez tout prévu.

-Non, Paul, je constate, c’est tout. Dès que tu t’éloignes, elle retombe, à chaque fois ! »

 

  Les deux compères s’engagent sur la route de graviers blancs. De part et d’autre de la chaussée, les prairies chaudes embaument toute la campagne. Les fleurs des champs exhalent leurs parfums si riches et si nombreux. Paul se sent mieux, comme si rien de tout cela ne s’était passé. Il discute avec Marie des sciences de la nature. Ils marchent vingt minutes avant de rencontrer Jules, qui revient informer Marie de leurs recherches infructueuses. Il stoppe à la hauteur des deux complices.

 

-« Mais qu’est-ce que tu fais ici, Paul ?

-Je l’ai trouvé allongé dans un champ, répond Marie. Il est encore groggy, mais il va bien.

-Mais comment est-il sortit de l’eau sans être vu ?

-En attrapant mon sac, intervient Paul, j’ai saisit la queue d’un gros poison qui m’a traîné après l’île, du moins ce qu’il en reste.

-Un poisson ?

-Enfin, je ne sais pas ! Il avait la tête dans mon sac et nageait à vive allure. Il mangeait les miettes de pain quand je l’ai dérangé.

-Un poisson, insiste Jules.

-Il vous l’a dit ! Un poisson, affirme Marie.

-Tu es sec ! Fait remarquer Jules.

-Il a séché à loisir, allongé dans les prés, poursuit Marie. Une heure sous ce soleil vous dessèche n’importe quel gosier !

-Oui, vous avez sûrement raison. Montez ! Je vous emmène au lac. Tout le monde s’inquiète.

-Vas-y Paul, dit Marie d’une voix des plus douces. Monte le premier, honneur au naufragé.

 

  Paul s’exécute, et se glisse entre Jules et son amie. Le conducteur fait un large demi-tour dans un champ, puis retourne vers le lac. Après dix minutes de route, la Mercedes se gare sous le grand chêne. Personne n’a aperçu Paul, coincé entre les deux adultes. Marie et Jules descendent du tacot. La porte passager reste ouverte. Paul attend là, sans bouger. Il examine le comportement des personnes présentes. Marie et Jules se tiennent debout, épaule contre épaule. Ils attendent Paul, qui tarde à sortir. Ils gardent le silence, comprenant l’attitude de l’enfant. Ils observent eux aussi. La mère de Paul, ainsi que Gaston et Isabelle, ont l’air plus embarrassés que dévorées de tristesse. Paul est le préféré de son père. Que va-t-il dire en rentrant ? Juliette est accablée de chagrin. Hubert n’y croit pas, et il le hurle :

 

-« T’es pas mort ! Je le sais ! Tu ne peux pas mourir, c’est pas vrai. T’as pas le droit de disparaître maintenant. J’suis pas d’accord. »

 

  Jamais personne n’avait pu voir Hubert si extraverti. Les gens le regardent, pleins d’étonnement et de compassion à son égard. Juliette pleure toutes les larmes de son corps  dans les jupes de sa mère qui sanglote, comme le reste de la famille. Juliette est prise en charge par Anne. Le reste des gens est triste, à des degrés divers. Le vieux Pierrot est décomposé. Juliette se met face au lac, juste devant Jules et Marie. Elle parle doucement, la gorge nouée.

 

-« Pourquoi es-tu parti ? Tu m’avais promis de toujours veiller sur moi.

-Et je tiendrai parole ! » Répond Paul, debout entre Jules et Marie ;

 

  Tout le monde se tourne, yeux écarquillés. Juliette se retourne plus doucement. Elle n’ose vérifier si s’est bien Paul qui a répondu. Un total silence plane sur le bord du lac. Un large sourire se dessine sur le beau visage de Juliette. Elle se précipite dans les bras de son ami, suivit d’Hubert qui les renverse tous deux.

 

-Oh ! Ce que je suis content ! Que serions-nous devenu sans toi ? S’exclame Hubert.

-Merci, mon Dieu, ajoute Juliette.

 

  Marie intervient auprès du reste des personnes.

 

-Je l’ai trouvé dans un champ, évanoui de fatigue. Il séchait là depuis plus d’une heure. Pour les détails, vous attendrez qu’il soit bien remis de cette aventure.

 

  Elle s’approche de Gaston et sa mère.

 

-Vous ne verrez aucun inconvénient que Paul soit hébergé par la famille de Juliette, madame. Marie prend un air suspicieux en dévisageant la mère indigne.

-Heu ! Non, madame !

-Quant-à toi, petit con, ajoute-t-elle en se tournant vers Gaston, si tu t’approche de Paul encore une fois, je te fais mettre aux fers malgré ton âge. C’est compris ?

-Oui ! Oui, madame.

-Bon, rentrons, s’exclame le général, nous avons déjà perdu assez de temp.

 

  Marie prend à part la maman de Juliette. Elle lui murmure :

 

-Pouvez-vous prendre en charge le petit Paul ?

-Je voudrais bien, mais…

-Je vous donnerai une très bonne compensation. Vous êtes aimante, et c’est de cela dont il a besoin actuellement.

-Bon, dans ces conditions, je suis d’accord. Mais je ne fais pas ça pour l’argent, vous savez !

-Je sais ! C’est pour cela que je vous le demande, et spécialement à vous ! Marie se retourne vers les trois amis et la famille de Juliette. Allez ! Montez dans la benne du pic-up, nous vous ramenons à la maison ! »

 

  La mère de Juliette et tous les enfants grimpent à bord du pic-up. Jules démarre, et ils disparaissent entres les arbres qui bordent le chemin. Le général, Anne et John rentrent dans la Mercedes et le coupé sport Hispano.

  Marie dîne chez Juliette. Céleste, la mère de famille, fait griller des cotes de porc qu’a apportées Marie. Juliette remarque la différence de langage  de Paul, lorsqu’il s’adresse à la physicienne. Une pointe de jalousie surgit en elle. Paul s’en aperçoit. Il la prend à part, ainsi qu’Hubert, et leurs explique ce qu’il s’est passé au lac.

 

-« Ce n’est pas un poisson qui m’a traîne à l’autre bout du lac ! Et je n’ai pas airé des la prairie non plus.

-Alors, demande Juliette avec insistance.

-Je me suis noyé, répond froidement Paul.

-Pardon ! Ce n’est pas possible, affirme Hubert.

-Si ! Je me suis noyé. Quand j’ai saisi la sphère à pleine main, j’ai perdu connaissance et je me suis noyé.

-Comment es-tu rentré au village ?

-C’est la boule qui m’y a conduite, si je peux l’expliquer ainsi. Marie m’a découvert allongé sur le toit de la salle des fêtes, encore mouillé.

-Et alors !

-Alors, elle m’a déposé sur une table près de l’objet qu’ils ont sorti du lac, et les dessins se sont mis à briller de toutes les couleurs. Et il m’a ramené à la vie.

-Tu te souviens de la Mort, demande maladroitement Hubert.

-Oui !

-Et alors, reprennent ses deux amis impatients.

-Alors, Reprend-t-il la gorge nouée et les larmes aux yeux, j’ai vu mon grand-père, Pierre le sage.

-Ton grand-père, s’étonnent les deux enfants.

-Oui ! Et il m’a dit deux choses !

-Quoi ?

-En premier, je vais faire un très long voyage, dont je ne soupçonne même pas les dimensions.

-Et ensuite !

-Ensuite, il m’a dit que j’aurai un terrible choix à faire.

-Quel choix, demande Juliette, angoissée.

-Un choix qui me fendrait le cœur.

-Ca sent pas bon, pas bon du tout, lance Hubert.

-Mais toi, reprend Juliette, qu’est-ce qui t-a changé comme ça ?

-C’est la sphère, affirme Paul. Je me suis blessé le soir où ils ont ramené la chose, et du sang, mon sang est tombé sur la boule. Je me suis réveillé le lendemain matin, plus fort et muni d’une connaissance qui m’échappe pour l’instant. Vous ne voyez que mon langage, mais c’est la partie visible de l’iceberg !

-C’est quoi, reprennent Hubert et Juliette.

-Je veux dire que ce n’est qu’une partie de mes nouvelles facultés.

-Tes nouvelles quoi ?

-Rien ! Rien ! Nous en parlerons plus tard. Rejoignons les autres, et amusons-nous.

-Ca c’est une bonne nouvelle, s'écrie Hubert.

-Quelle nouvelle, lui demandent Paul et Juliette.

-Et bien, tu aime toujours t’amuser ! Cela signifie que tu es toujours notre Paul, juste en mieux. Hubert enlace ses deux amis. »

 

  Céleste couche Paul dans la petite chambre de Juliette. Les deux enfants tardent à s’endormir. Juliette interroge Paul sur l’avenir.

 

-« Dis-moi Paul, tu m’aimeras toujours, même si tu es plus intelligent maintenant ?

-Je ne suis pas plus intelligent, j’ai accès à plus de connaissance.

-Oui, si tu veux. Mais m’aimeras-tu, maintenant ?

-On n’aime pas les gens pour leur intelligence ou pour leur beauté, et encore moins pour leur argent ! On aime les gens ou on ne les aime pas. C’est quelque chose d’incontrôlable. Je t’aime depuis que je te connais. Et ne me demande pas pourquoi, car je n’en sais absolument rien. Mon grand-père me disait, quand je lui demandais comment on sait qu’on est amoureux : Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas.

-Qu’est-ce qu’il voulait dire ?

-que depuis la nuit des temps, l’Homme veut savoir comment on devient amoureux, et il n’a toujours pas trouvé de réponse convenable. C’est dieu qui décide, ou dame nature si tu préfère.

-Tu m’aime toujours !

-Bien sûr. Et quand nous serons grands, je t’emmènerai au bout du monde.

-Bonne nuit Paul.

-Bonne nuit Juliette. »

 

  Les deux enfants s’endorment paisiblement, sans souci et dans la plénitude de la grâce de Dieu. Cette nuit, ils rêveront dans une forteresse de douceur.

 

  Marie se lève vers six heures du matin. Le Général est assis à table. Il prend son petit-déjeuné avec John et Anne. La chose flotte paisiblement.

 

-« Pensez-vous en apprendre encore beaucoup, sur cette chose ? Demande l’officier.

-Il peut se passer tant de chose en vingt-quatre heures, réplique Marie ;

-Pourquoi vingt-quatre heures ?

-Je ne sais pas, une intuition peut-être ?

-Une intuition ! Ah ! Laissez-moi rire !

-Ne vous avais-je pas dit que cette chose était capricieuse ?

-Et alors ! Ou voulez-vous en venir ?

-Je serais vous, je ne me risquerais pas à la vexée une fois de plus.

-Pourquoi ?

-Elle pourrait vous désintégrer, la prochaine fois !

 

  Le général frémit. Anne et John pouffent de rire.

 

-Je plaisante mon général. Comme je vous l’ai déjà affirmé, cette chose n’est absolument pas agressive. A mon humble avis, ce n’est qu’un véhicule, un fantastique véhicule intelligent.

-Bien ! Je vous crois sur parole. Alors débrouillez-vous pour trouver son fonctionnement, ordonne le général.

-C’est ce que nous essayons de faire depuis plusieurs jours, ajoute Anne.

-Alors essayez encore, et encore, jusqu'à ce que vous trouviez !

 

  Le général sort du bâtiment, un peu furieux de n’être pris au sérieux. Il part dans les champs s’aéré l’esprit. Il marche, d’abord soucieux, puis se laisse aller à rêver comme un enfant. Il sourit, puis continue sa ballade par plaisir.

  Marie frappe à la porte de Céleste. Elle entre. Paul est à table, avec le reste des enfants. Il attend la permission de quitter les lieux. Marie demande à céleste :

 

-Puis-je vous emprunter Paul, pour la matinée ?

-Bien sûr ! Tu peux y aller.

-Merci madame, répond Paul, très poliment.

-Tu n’as pas besoin de ma permission pour te lever de table, tu sais. Ajoute Céleste.

-Si, réplique Paul. Ici, je suis chez vous, et je me dois de me plier aux règles.

-Tu es chez toi, affirme Céleste.

-Et vous êtes le chef de famille, ajoute Paul.

-Allez, ouste ! Tu peux aller t’amuser, c’est un ordre…Dit-elle avec humour.

 

Paul sort de table, puis disparaît derrière la porte avec Marie. Elle le mène sur le muret, à proximité de la salle des fêtes. Elle se penche et lui murmure :

 

-Je ne sais pas quelles sont tes relations avec la chose, mais il faudrait que nous avancions dans nos recherches. C’est un véhicule, n’est-ce pas ?

-Oui ! Mais c’est bien plus.

-Dit-moi comment l’ouvrir !

-Je ne sais pas, mais je vais y réfléchir, sur le toit.

-Très bien ! Vas, montes sur le toit. Moi, je rejoins mes collègues.

 

  Marie se lève, et retourne dans le bâtiment. Paul le contourne, puis escalade jusqu’à la lucarne. Il regarde le spectacle. Anne et John tourne autour de l’engin, cherchant désespérément une poignée ou une serrure quelconque. C’est un échec total. Ils baissent les bras, et font part de leur désarroi auprès de Marie. Le général entre dans la grande pièce.

Marie fait signe à Paul de trouver, et vite. Paule sort la sphère, pour la première fois depuis qu’elle est tombée à l’eau. Il remarque que le bord du jade n’est pas scellé. La fine jointure qui le bordait n’était en fait qu’un simple filet de terre. Celui-ci a disparu, fondu par cette immersion forcée. Il applique son index sur le jade clair, puis l’enfonce doucement. La pierre vire au rouge, et la sphère noir luisant prend l’aspect de l’or. Plus bas, dans le laboratoire, les scientifiques assistent à un tout autre spectacle. Les idéogrammes s’illuminent, et un sas s’ouvre sur l’arrière de l’engin.    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 4

 

L’étude approfondie

 

 

 

  Marie reste sans voix. Elle ne pensait pas que son geste aurait un effet aussi immédiat et si spectaculaire. Le général s’assoit sur un banc, abasourdi. Anne et John s’approchent de l’ouverture. Marie les rejoint. L’intérieur est sombre, sans reflet aucun. Ils ne distinguent aucun éléments susceptibles de les guider sur leur choix de monter à bord.

 

-« Que faisons-nous, madame, demande doucement Anne.

-posons déjà un pied sur la première marche ! »

 

  Le panneau du sas fait office d’escalier, offrant un accès facile au cœur de l’engin.

 

-« Et s’il ne nous laisse pas ressortir ? Ajoute John.

-Et l’aventure scientifique, qu’en faites-vous ? Réplique Marie.

-Et bien, poursuit John, en archéologie, les vestiges vous saurent rarement à la figure ! Cette chose est presque vivante.

-Je demande à le voir ! »

 

  Marie sait que les capacités de cette chose, à prendre des décisions, sont limitées. Le lien neural avec Paul est bien plus fort. Elle monte la première. Le général ne bouge pas, pétrifié par la peur de l’inconnu. Dès que Marie entame son ascension, l’intérieur de l’engin s’illumine. La cabine est vaste. Les parois de l’engin paressent guères plus épaisses qu’une porte de bois. Marie voit parfaitement l’extérieur, comme si la partie supérieure du module était en verre. Elle fait signe au général qui ne la voit pas. Extérieurement, l’objet n’a pas changé d’apparence. Six sièges son mis à la disposition de passagers potentiels, pilote compris. Le tableau de commandes s’initialise à l’approche de la scientifique. Anne et John la rejoignent. Un hologramme en trois dimensions jaillit de la planche de bord. Une galaxie se dessine, accompagnée de légendes dans ce curieux langage qui recouvre l’engin. Anne déchiffre partiellement le texte qui défile devant eux. D’après elle, il s’agirait d’une carte galactique. En périphérie de cet amas d’étoiles vertes, l’une d’elles brille en rouge. Marie la touche du doigt. La vue zoome sur le système solaire en question. Sa couleur devient plus naturelle. C’est un système comportant un soleil entouré de neuf planètes. La troisième est teinté de rouge. Marie la touche. Le système solaire s’occulte, et cette planète grandit. Elle est bleue, zébrée de blanc. Les trois scientifiques ne la reconnaissent pas immédiatement. Puis soudain, John s’exclame :

 

-« Mais c’est la Terre ! Notre bonne vieille Terre.

-En êtes vous sûr ? Demande Anne.

-Bien sûr, affirme John. Regardez ! Ici, vous avez l’Europe, là c’est l’Amérique du Nord, en dessous, l’Amérique du Sud, là, la Russie, et enfin, l’Australie sous l’Asie.

-Oh ! Mais oui, reprend Anne. C’est exact !

-Et ici, ajoute marie, c’est nous ! »

 

  Elle montre, du doigt, un point rouge qui scintille dans le Morbihan.

 

-« C’est une carte, une carte en trois dimensions ! John est tout excité. Vous aviez raison madame Curie, c’est bel et bien un véhicule intelligent.

-Intelligent ! Je ne puis le garantir. Mais ce qui est sûr, c’est que cette chose utilise une technologie d’avant-garde. Nous prenons peut-être ses capacités avancées pour de l’intelligence. Sa conception elle-même nous échappe totalement.

-Les matériaux usités nous sont également inconnus, poursuit John.

-Et ce langage est subtil et très affûté, rappelle Anne.

-Il n’est pas d’origine humaine, assure John.

-En êtes-vous sûr ? Questionne Marie.

-Vous affirmeriez le contraire ? John est perplexe.

-J’affirme, comme vous dites, que nous ne sommes pas capables de seulement concevoir ce genre de chose ! Mais d’autres humains, pourquoi pas ?

-Vous pensez au Allemands ou aux Russes.

-Non, évidemment ! Cette chose est très ancienne. Elle s’est échouée là au mégalithique. La société actuelle est incapable de créer un objet aussi avancé qui ne serve pas avant tout à la guerre. Cette chose date de quand les hommes étaient sages et bons. Je présume que leur savoir devait servir à l’évolution de chacun, par à l’asservissement de tous. Je suis née plusieurs millénaires trop tard !

-Je comprends ce que vous voulez dire. C’est un sentiment que beaucoup ressentent de nos jours. » Anne est émue.

 

  Paul observe sa scène, allongé sur le toit. Les trois scientifiques ont disparu depuis quatre minutes. Il s’inquiète pour son amie. Il est tenté de presser sur le jade rougeoyant. Il dispose son pouce sur le bouton, puis Marie sort, suivie de ses collègues. A cet instant, Il appuie de son pouce. Le sas se referme derrière John. Paul descend de son perchoir, puis rejoint la maison de Juliette. Il est l’heure de souper. Il ne veut pas faire attendre Céleste, sa tutrice.

  Les trois scientifiques approchent du général tétanisé. Son manque de sang froid les étonne. Marie fait son rapport.

 

-« Ma théorie est fondée. C’est bien un véhicule.

-Vous en êtes sûre ?

-Oui ! De plus, il est peut-être conçu pour l’homme.

-Par l’homme ?

-Nous n’en savons rien. Mais c’est très ancien. Nous ne pouvons vous en dire plus pour l’instant.

-Quel est son rayon d’action ? Demande l’officier.

-Illimité, réplique Marie.

-Voulez-vous dire qu’il peut aller n’importe où sur Terre ?

-Oui ! Et au-delà !

-Comment au-delà ?

-C’est...Comment vous l’expliquer ? C’est un véhicule destiné aux voyages extraterrestres.

-Plait-il !

-Oui ! Nous en sommes presque persuadés, à l’instant ou nous parlons.

-plait-il, insiste le général.

-L’engin possède des cartes détaillées de notre planète, du système solaire dont elle dépend, et de toute la galaxie qui nous entoure.

-C’est peut-être un simple observatoire astronomique, avance l’officier.

-Oui, reprend Marie. Un simple observatoire astronomique reste en lévitation malgré son poids colossal.

-Je ne sais que vous dire, Madame.

-Demain, nous continuerons nos investigations. Nous avons besoin d’approfondir nos recherches. Peut-être pourrons-nous l’essayer ? Propose Marie.

-L’essayer! InterrogeJohn.

-Oui! Faire une petite randonnée avec notre trouvaille !

-Mais madame, murmure Anne. Etes-vous sûre que ce soit une bonne idée ?

-Non ! Mais cela me tente quand même ! »

 

  Marie dépose sa blouse blanche. Le soleil est déjà bien bas, loin de son apogée, Mais il ne baigne pas encore sa face vermillon dans les écumes lointaines de l’océan. Elle rejoint Paul, chez Céleste. Les autres préparent le dîner. John et  Anne se lancent des regards inquiets. Les dernières paroles de Marie les ont bouleversés. Tenter de faire fonctionner l’engin maintenant n’est que pure folie.

  Marie frappe à la porte de la maison familiale de Juliette. Cette dernière lui ouvre avec un grand sourire qui illumine son visage.

 

-« Entrez ! Crie Céleste loin dans la cuisine.

-Je vous en prie, madame, ajoute Juliette. Vous souperez avec nous, n’est-ce pas ?

-Non !  Je viens juste vous souhaiter le bon soir.

-Paul est rentré. Je vous l’appelle ! »

 

  Paul revient, suivit de Juliette et son petit frère. Marie s’isole avec son petit protégé.

 

-« Demain est un grand jour ! Dit-elle avec joie. Nous allons le mettre en marche.

-Vous allez quoi ?

-Nous essayerons de faire fonctionner l’engin. C’est un véhicule, un véhicule pour voyager dans l’espace.

-Pour voyager vers d’autres planètes ?

-Oui ! J’en suis persuadée.

-Etes-vous sûre de savoir vous en servir, madame ?

-Pourquoi ? Tu en doutes ?

-Sincèrement…Oui ! Je pense qu’il vous manque des éléments pour pouvoir prétendre l’utiliser.

-Comment, des éléments ?

-Des informations à son sujet ! Est-il complet ? Possède-t-il assez d’énergie pour fonctionner correctement ? Ferez-vous les bonnes manipulations ?

-Tu pourrais me l’expliquer, Paul !

-Comment ? Je ne sais même pas à quoi ressemble l’intérieur.

-Je croyais, affirme Marie, que tu savais t’en servir.

-Oui ! Je dois savoir, mais s’est plus du ressenti que de l’apprentissage. Je devrais monter à bord avec vous tous.

-Ce n’est pas possible, et tu le sais bien. Tu es mon arme secrète. Et tu dois le rester, ne serait-ce que pour ta propre sécurité.

-Oui ! Je comprends. Mais je reste persuadé que si vous l’utilisez sans moi, vous ne couriez à la catastrophe.

-Nous verrons bien ! C’est les risques de mon métier.

-Je serais sur le toit à partir de neuf heures demain matin. Je vous ouvrirai le sas.

-C’est donc toi qui le commande !

-Vous le savez très bien !

-Bon, mon petit Paul, je te souhaite une bonne nuit ! Je retourne avec mes confrères au laboratoire.

-Bonne nuit à vous aussi, et pensez bien à mes paroles d’avertissement. »

 

  Marie s’éloigne dans le soleil couchant. Elle disparaît à l’angle sud de la grande bâtisse d’où elle venait. Paul rentre dans sa nouvelle demeure. Il rejoint Juliette, son petit frère et sa mère. Il s’assoit à la table de la cuisine puis entame son repas du soir.

  Marie retrouve ses collègues. Elle s’attable puis prend part au débat qui anime le souper.

 

-« Je reste septique quant à la nécessité de tester l’engin si vite, affirme John.

-Mais, qu’est-ce qui vous chagrine monsieur, rétorque le général.

-Ce qui me gène dans ce cas précis, c’est la précipitation avec laquelle nous allons utiliser une machine trop sophistiquée pour des gens comme nous, assure John.

-Si vous ne vous sentez pas à la hauteur, je peux déléguer cette responsabilité à d’autres.

-Monsieur Tolkings( John )  n’a peut-être pas tout à fait tord, ajoute Marie. Cette expérience est prématurée, je pense. »

 

  Anne et John se retournent vers Marie, stupéfaits de ce revirement de comportement. C’est elle qui a programmé le teste pour le lendemain. L’officier est irrité par ce changement.

 

-« Arrêtez-moi si je me trompe ! N’est-ce pas vous qui nous avez affirmé qu’il fallait agir sans attendre ? Alors, je reste sur cette décision, garantit le général. Le test, vous l’effectuerez demain ! Ou d’autres s’en chargeront !

-Bien, reprend Marie. Nous nous plierons à vos ordres, puisque tel est votre désir.

-Merci madame. La conversation est close.

-Il nous faut préparer le protocole de ce test maintenant, dit Anne.

-Faites, termine l’officier. »

 

  Le militaire s’éloigne pour s’asseoir près du feu dans l’âtre. Il rêve de plans de batailles et autres péripéties à bord de son nouveau jouet. Les trois scientifiques discutent à mi-voix. Ils  ont conscience que cette entreprise est périlleuse. Ils savent que leur vie est compromise. Si le test tourne mal, les conséquences peuvent être catastrophiques. Ils n’ont pas le choix. Ils doivent braver l’inconnu à présent. Marie se doit de leur révéler quelle est  la réelle participation de Paul.

 

-« Vous devez savoir quelque chose de très important, dit-elle gravement.

-Une mauvaise nouvelle, demande Anne.

-Non ! Une nouvelle qui doit rester secrète, murmure Marie.

-Qui a t-il ? Interroge John.

-Nous ne sommes pas seuls dans cette étude.

-Sommes-nous espionnés, demande Anne.

-Non, nous sommes aidés plutôt !

-Comment aidés ? Chuchote John.

-C’est Paul ! Quand Paul s’éloigne, l’objet retombe. Quand il s’est noyé, c’est l’objet qui l’a rapatrié puis ramené à la vie. J’en ais été témoin. Le sas, c’est Paul qui nous l’a ouvert.

-Mais comment est-ce possible, questionne John.

-C’est la symbiose qui les unis. Vous vous souvenez de la chute de l’objet dans le lac. Et bien, quand l’objet est sortit de l’eau la première fois, Paul et ses amis arrivaient sur la rive, à proximité de l’îlot. Ensuite, nous avons éloigné la chose qui s’est abîmée dans le lac. Paul s’est glissé le long de la berge, dans les buissons, puis l’objet a réapparu. Quand il a vu que nous le montions sur la camionnette de Jules, il savait qu’il lui fallait monter avec Jules, sinon ce dernier serait irrémédiablement écrasé sous le poids colossal de l’objet. C’est pour cela qu’il faisait du stop sur le chemin, non loin de là.

-Oui, mais il s’était blessé au genou, rappelle Anne.

-Oui ! Reprend Marie. Il a saisit un gros galet, puis s’est frappé violemment le genou. Faire semblant était trop risqué.

-Sacré bonhomme, lance John.

-Oui, s’est un sacré petit homme. De plus, continue Marie, il a changé à la suite de sa résurrection providentielle. Il converse comme vous et moi, en plus mature. Il était déjà très avancé auparavant, mais maintenant c’est flagrant !

-Pourquoi lui ? Questionne Anne.

-Cela remonte à la nuit de sa naissance.

-Si loin ?

-Oui ! Dès l’instant qu’il a poussé son premier cri, la foudre s’est abattue sur le dolmen. En fait, l’éclair a alimenté l’engin, depuis longtemps éteint. Une nappe d’électricité a couru la campagne à la recherche d’un nouveau-né humain. Et elle a trouvé Paul. La symbiose est née.

-Pourquoi un nouveau-né ? Demande John.

-Je présume que l’engin avait besoin de libérer et enseigner un esprit tout neuf. Les liens neuraux étaient vierges de tout parasites sociales ou culturelle. Il pouvait modeler la chimie cérébrale de Paul, afin d’optimiser ses capacités et performances.

-Paul est donc dégénéré ! Lance Anne.

-Non, rectifie Marie. Au contraire ! Il est comme nous, en parfaite possession de ses facultés intellectuelle. La chose a purifié et enrichit cet enfant. Elle a été faite par l’homme, pour l’homme. Vous comprenez maintenant ? Il ressemble aux humains qui ont créé cette chose. Elle est son gardien. Il est son billet de retour vers son monde originel. Il est le pilote, et il ne peut pas faire officiellement partie de l’équipe.

-Pourquoi, répond John.

-Il est trop jeune et trop précieux pour devenir un rat de laboratoire.

-Oh ! Oui, nous comprenons à présent.    

-Il m’a dit quelque chose de terrible avant le repas. Si nous essayons d’utiliser cet engin sans lui à bord, nous risquons la catastrophe. Mais il n’en est pas sûr. Il sent qu’il connaît le fonctionnement de cette chose, mais il ne peut l’expliquer à ce jour.

-De toute façon, poursuit John, nous n’avons pas le choix. Demain, nous tenterons l’impensable, sans Paul à bord. Où pensez-vous qu’il sera ?

-A la lucarne, sur le toit comme d’habitude, affirme Marie. A neuf heures m’a-t-il dit.

-Bien, nous commencerons les tests à neuf heures et quinze minutes. Je pense, ajoute Anne, que cela lui laissera le temps de s’installer.

 

  Les trois scientifiques desservent la table du souper. Ils rangent religieusement toutes les affaires, dans un silence presque total que les crépitements du feu égayent joyeusement. Le général fait de même, puis part se coucher. La nuit passe lentement, péniblement même. Marie rêve. Elle fait d’horribles cauchemars, ponctués d’éveils en sursaut. Elle transpire d’angoisse. Elle essaye tant bien que mal de se reposer. Le sommeil de ses confrères est également agité. Elle entend Anne gémir d'appréhension. Elle se lève avant l’aube. Debout, en robe de chambre, elle considère l’objet de toutes ces craintes. L’engin attend, placide, que son pilote daigne le visiter. Cette chose qui la fascine est si étrange, et si belle. Marie espère vivement que les tests seront concluants, et sans danger. Elle retourne se coucher, pour saisir quelques minutes de repos supplémentaires.

  Le coq chante sur la place du village. Le réveil est rude pour les trois scientifiques. Leurs visages sont marqués par le manque de sommeil, et l’appréhension de ce test. Ils s’attablent en silence. Le petit déjeuné est morose, les esprits soucieux. Marie repense aux inquiétantes paroles de Paul. Son attention se porte sur l’entité sombre qui flotte dans la pièce, énigmatique et immobile. La présence même de la chose dans cette pièce est comme irréelle. Les autres occultent cette machine, pour ainsi dire plus vieille que l’humanité. Ils se restaurent dans le plus grand calme, un calme presque solennel. Ils prennent peut-être leur dernier repas, celui du condamné. Ce test leur sera vraisemblablement fatal. Ils en ont notion. Ils poursuivent ce mets, visuellement sereins. Mais dans leur fort intérieur, ils souhaiteraient que Paul soit présent dans le cockpit. L’idée de sa proximité les rassure quelque peu. Mais ses paroles hantent toute l’équipe.

  Paul déjeune avec Juliette et le reste de la famille. Il est souriant, et inquiet à la fois. Il n’est que huit heures du matin, et le test ne commencera pas avant une bonne heure. Céleste interroge Paul.

 

-« Dit-moi, veux-tu venir avec moi au port ? Peut-être y verras-tu ton père.

-Non ! Aujourd’hui je ne peux pas. J’ai un travail à accomplir.

-Et toi Juliette ?

-Non, je préfère rester avec Paul et Hubert.

-Bien ! J’emmène ton petit frère avec moi. Nous partons dans trente minutes.

-Je range la table maman, répond Juliette.

-Je vais t’aider, ajoute Paul. J’ai un peu de temps devant moi.

-Merci, répond la fillette, les yeux plains de tendresse.

 

  Céleste part avec Jules en direction du port de Bono. Elle emmène le petit frère de Juliette dans le pic-up pétaradant. A neuf heures, Paul s’éclipse de la maison, laissant Juliette seule. Quelques instants après, Hubert entre pour tenir compagnie à la fillette, à la demande express de Paul. Ce dernier contourne la grande salle des fêtes, puis en escalade son toit. Il se glisse discrètement jusqu’à la lucarne. De là, il observe la mise en œuvre du test. Les trois scientifiques sont toujours peu loquasses, et le général assez exubérant. Ils restent près de l’engin, attendant que Paul leur ouvre le sas. Il voit John et Anne lancer des regards vers lui. Il comprend que Marie les a mis dans la confidence. Paul sort la sphère et presse sur le jade vert. Celui-ci rougit. La boule sombre devient dorée comme un lingot. Le sas s’ouvre enfin pour l’équipe de Marie. Ils montent religieusement les fines marches, vêtus de leur blouses blanches, telles des toges de prêtres. Le général assiste à la scène, aux côtés de ses gardes, près de la porte. Les risques sont trop grands à son goût. Pour l’instant, être spectateur lui suffit amplement. Les jeunes gardes, pour la première fois en présence de l’engin, ont les yeux exorbités. Ils transpirent sous leurs képis. Le plus éloigné du général tremble sur ses jambes. Il serre fort son fusil dans la main droite, tandis qu’il fait craquer les droit de la gauche. Il s’appuie, dos au mur, de peur de ne défaillir. Le second garde fait de même. Ils se regardent, près à fuir au moindre incident. L’officier supérieur fait abstraction de cet état d’esprit. Il focalise son attention sur l’engin. Celui-ci est immobile. La luminescence, au creux des idéogrammes, reste normale pour ainsi-dire. Les trois scientifiques prennent positions dans trois des six sièges. Marie s’assoit sur le première assise. Anne et John sur les deux suivantes, formant ainsi un triangle équilatéral, la place de pilote en avant. Le poste de pilotage et la cellule des passagers forme un compartiment ovoïde unique. Le pilote dispose de nombreuses informations. Sa position dans l’univers lui est fournie par un hologramme interactif. Les divers niveaux de température, d’oxygène et d’énergie apparaissent sur un tableau, en caractères inconnus pour cette équipe. L’image en trois dimensions du vaisseau remplace la carte virtuelle. Le sas ouvert clignote en rouge cerise. Marie le touche du doigt. Ce dernier se referme sur les trois comparses. Paul observe cela de sa lucarne. Le jade clignote d’un rouge éclatant. L’image devient translucide. Un petit point pourpre scintille à la surface du tableau de bord modélisé. Marie cherche sur la planche de bord. Elle ne voit rien d’anormal, si ce n’est une sorte de coupe gravée à l’intérieur du tableau de commandes. Les idéogrammes qui l’agrémentent sont teintés de bleu et or. Anne traduit certaines des informations qui se dessinent autour de la maquette lumineuse.

 

-« Ici madame, je pense que vous avez les niveaux d’atmosphère interne, externe, d’énergie, de températures. Ses six écrans, contenus dans l’ovale, représentent nos analyses physiologiques en temps réel.

-Comment en êtes-vous sûre ? Demande John.

-Seuls trois des six écrans son en fonction, ajoute marie. Reprenez Anne !

-Donc, là, ce symbole en forme de simple vague ou de serpent revient sans cesse. Cela signifie peut-être le voyage si c’est une vague.

-Et si c’est un serpent, interrompt John.

-La mort, répond froidement Anne.

-Disons que c’est une vague. Cet objet est bon, d’une certaine façon. Ce n’est qu’un véhicule construit pour le confort de l’homme. Nous sommes d’accord !

-Oui !

-Oui !

-Bon, très bien, continue Marie. Donc, nous avons une vague. Et ensuite ?

-Ensuite, poursuit Anne, j’interprète cette succession de caractères comme une mise en œuvre, ou plutôt un protocole de départe. La vague n’apparaît pas, c’est curieux. Sur notre gauche, l’hologramme bleuté, formé d’un plan quadrillé vertical et d’un autre horizontal, me laisse concevoir qu’il s’agisse de la navigation en trois dimensions. Le point rouge qui brille sur la jointure des deux plans, c’est nous !

-Et alors, s’exclame Marie.

-Regardez ! » Anne approche sa main du phénomène. Notre galaxie se dessine, ainsi que deux grands disques plats à quelques centimètres des plans gradués. « Ceci est notre galaxie. Nous pouvons la parcourir en une seule fois. Il suffit de choisir sa destination.

-C’est quoi ces disques, demande John.

-Je pense, continue Anne, que cela sert à faire tourner la carte, dans les deux sens. »

 

  Marie pose son doigt sur le disque vertical, puis le tourne de haut en bas. La galaxie fait une demi-rotation et s’inverse. Marie touche l’autre disque, et la galaxie disparaît dans la rotation, laissant apparaître sa bordure extérieure la plus proche.

 

-« Vous voyez ! C’est une carte du ciel, en trois dimensions tout simplement. Maintenant, ce qui se trouve à droite reste un mystère. Je ne comprends pas à quoi correspond ce tube de lumière dorée. Il est ponctué de cloisons irrégulières. Et son diamètre varie. Il donne même l’impression de défiler devant nos yeux. Ce doit être l’énergie du vaisseau, je pense.

-Pourquoi l’énergie, interroge John.

-Et bien, poursuit Anne, elle est produite par cette sphère rougeâtre qui doit représenter le noyau énergétique de cet engin. De plus, elle défile à vitesse constante. Et je ne perçois aucune variation depuis que tout le système s’est mis en fonction.

-Tout ceci est très intéressant, affirme Marie, mais où se trouve le bouton de démarrage ? »

 

  Anne scrute les instruments en silence, tout en se frottant la joue gauche de sa main droite. Elle plisse les yeux à plusieurs reprises, sous l’œil hagard de ses amis. Elle pince de temps en temps sa lèvre inférieure entre ses dents. Elle étudie les commandes pendant deux longues minutes, sans être interrompue par les deux autres qui s’impatientent. Soudain, elle crie :

 

-« Ca y est ! J’ai trouvé enfin. C’est la !

-Alors, s’exclament Marie et John.

-Tout d’abord, il nous faut choisir notre destination. Ensuite, nous devons vérifier ou régler la puissance sur le tube de lumière dorée. Et pour finir, presser le hiéroglyphe le plus brillant, sur le tableau de commandes. C’est simple comme bonjour !

-Simple comme bonjour ? Reprend John. Et bien soit !

-Qu’allons-nous choisir, demande Marie. »

 

  John désigne le centre de notre galaxie. Marie la pointe du doigt. Un point y scintille plus fort que les autres.

 

-« Voilà pour la destination, souffle Marie. Ensuite ?

-La puissance, rappelle Anne. L’anneau bleu, qui se déplace tout seul sur le tube, doit gérer automatiquement la puissance. Mais je n’en suis pas certaine.

-Bon, et ensuite ? Interrogent les deux autres.

-L’idéogramme qui ressort de la planche de bord, appuyez dessus.

-En route, lance fièrement Marie. Elle le presse.

-L'engin apparaît en hologramme vert, fidèle dans ses moindres détails. Les formes de trois êtres humains apparaissent assis dans le cockpit. Deux adultes un enfant. L'enfant descend par le sas et court vers la position actuelle de l'engin. Il stoppe net sa course et paraît discuter avec un tiers. Il retourne vers l'image de l'engin et… L'hologramme s'altère et disparaît. 

 

  A l’extérieur, les gravures scintillent de couleurs rouge-oranger. Un léger souffle balaye la poussière qui recouvre le sol de la salle. Les éprouvettes vibrent sur les tables. Le feu de cheminée s’éteint comme une simple chandelle. Plusieurs petit tourbillons se forment à la base de l’engin. Paul sent le verre de la lucarne trembler anormalement. Le bâtiment tout entier entre en résonance. Les passants s’arrêtent pour considérer le phénomène. Des mères de familles apparaissent aux fenêtres pour chercher l’origine de ce séisme. Les petits cailloux qui tapissent les rues du village dansent dans la poussière levée par ces vibrations intempestives. Paul se retient. Il glisse doucement, déstabilisé par le mouvement du toit.

  A l’intérieur du module, les passagers ne perçoivent aucune de ces manifestations. Seule la poussière élevée dans le laboratoire lèche les abords de l’engin. Ils sont persuadés que c’est une vapeur dégagée par l’engin lui-même. Les hologrammes deviennent rouge vermillon, ainsi que tous les idéogrammes qui clignotent sur le tableau de bord. Celui qui a été pressé s’enfonce dans la planche de commandes. Une voix se fait entendre. Une douce voix de femme qui parle dans un langage inconnu des trois compagnons. Cela ressemble à de l’indien d’Amérique. L’anneau bleu se déplace frénétiquement sur son axe de lumière, percutant parfois la boule incandescente et la faisant trembler violemment. Cette dernière lâche de petites éruptions dues aux chocs avec l’anneau. Les longues volutes rouges et or se dispersent dans le cockpit, devant les yeux effarés des passagers. Les instruments millénaires s’affolent.

  Paul, sur le toit, glisse la sphère dans le sac et mord la bandoulière. Il empoigne les bordures de la lucarne pour ne pas dévaler la toiture. Les vibrations deviennent réellement inquiétantes. Paul tourne légèrement la tête pour scruter la maison de Juliette, en vain. La poussière du sol, soulevée par ce séisme, recouvre l’ensemble du village. Le soleil rayonne difficilement au travers de ce nuage marron. Les animaux fuient les abords du site. Des vagues de lumière émanent de la fontaine ainsi secouée. Paul essaye désespérément de prévenir ses amis.

 

-« Fuyez ! Fuyez ! Crie-t-il, bâillonné par la sangle de son sac.

 

  Le mouvement des vibrations se ralentit, jusqu’à n’être qu’une onde lente qui déforme le sol et les édifices du village. Un ronronnement émane de l’engin, profond et inquiétant. Des éclairs de lumière dorés parcourent toute sa surface, accompagnés des ombres d’objets qui n’existent pas ici. Paul entrevoit, à la surface de l’engin, les reflets d’un paysage passé depuis bien des siècles. Le toit ne bouge plus sous lui. Il se redresse sur ses pieds. Il enfile son sac, puis saisit la boule. Elle brille comme jamais auparavant. Elle défie presque le soleil. Un souffle vaporeux se dégage des gravures qui la recouvre. Cet étrange brouillard retombe, et s’accumule dans la sphère invisible qui protège Paul. Le niveau monte à la taille du garçon, quand l’impensable se produit.

 

 

 

 

           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

       

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 5

 

L’accident tragique

 

  Une large onde se propage, suivie d’une autre plus grande et plus lente encore. Puis, une vague aiguë à la crête acérée s’étale en une onde concentrique destructrice. Elle pulvérise littéralement tout objet sur son passage. Toutes les personnes, assistant au cruel spectacle et se trouvant dans la zone, appréhendent la scène au ralenti. Le général, assisté de ses soldats, voit cette barrière transparente s’approcher d’eux, vaporisant le matériel du laboratoire sur son passage. Les deux gardes se collent dos au mur. Le général tambourine à la porte. La déformation atteint les trois spectateurs. Les soldats lèvent leurs bras pour se protéger. Ils fondent dans ma masse du mur de pierre, laissant l’emprunte de leurs corps. Le général est fondu dans la porte qui explose sous cette colossale pression. Le bois des battants saigne. La structure du bâtiment vieillit prématurément. Sur le toit, les tuiles volent en éclats, soulevées par un ballon imperceptible et puissant. Paul cache son visage inutilement. Les débris d’ardoise s’écrasent sur le bouclier invisible qui le protège. La charpente est ainsi mise à nu. Paul lévite au-dessus de l’engin qui s’est neutralisé. La vague d’énergie poursuit sa route. Paul l’observe. Elle grandit et s’élargie. Elle explose l’Hispanodu général, la fontaine municipale, les marches de la place et tous les gens présents. Un groupe de sept enfants est effacé dans les vapeurs de leur propre sang, décharnés par l’onde verticale. Leurs squelettes s’écroulent au sol, nettoyés à blanc, puis se consument à terre. Plusieurs adultes perdent ainsi la vie. Le premier cercle de maisons, dont celle de Juliette, est soufflé, désintégré. Paul hurle, voyant la demeure de son aimée se disperser dans les cieux. Il tombe à genoux dans sa bulle, pleurant toutes les larmes de son corps. La vague mortelle détruit la seconde rangée de maisons, et endommage la troisième et dernière avant de disparaître définitivement. Dans ce village de trois cent âmes, lui ne reste que douze survivants, Paul et les trois scientifiques.  Les phénomènes produits par l’engin ont disparu. Paul est déposé à ses cotés par le puissant bouclier qui l’a protégé jusqu’ici. Le sas arrière s’ouvre sur cette vision d’horreur. Le nuage poussiéreux disparaît, laissant le soleil illuminer ce paysage macabre. Le sol est recouvert des empruntes de squelettes, de tailles différentes. Le reste n’est que poussière de pierres et amas de gros blocs rocheux à la base des dernières ruines du village. Une ceinture de maisons éventrées cercle les vestiges de saint Patrick d’Auray. Le vieux Pierrot approche rapidement de ce désastre. Il traîne sa canne à vive allure pour une personne si âgée. Quand il entre dans cette ruine fraîche, il écarquille ses yeux d’horreur et se tient le crane. Ses cils trempés de larmes battent rapidement.

 

-« Oh ! Mon Dieu ! Qu’est-il arrivé ? »

 

 Marie sort du bâtiment central, curieusement indemne. Elle tient la main de Paul, choqué par l’ampleur des dégâts humains. Anne et John suivent sous l’arche de pierres de la grande porte du laboratoire. Les silhouettes des deux gardes, de dos, impriment le mur de part et d’autre de l’ouverture. La grande porte, brisée au sol, saigne. Les formes de sept petits squelettes marquent le tapis de graviers, non loin de la battisse. Paul avance seul vers ce qui fut la maison de Juliette. Il stoppe sur les fondations encore fumantes. Il se tient la bouche, les yeux noyés dans un flot incessant de larmes brûlantes.

 

-« C’est de ma faute, murmure-t-il. J’aurai du leur dire pour la boule gravée.

-Mon Dieu ! S’exclame John. Qu’avons-nous fait ?

-Les irresponsables, ajoute Marie. Notre orgueil nous a aveuglés. Jamais, jamais cela ne doit se reproduire.

-Enterrons nos morts, et ensuite nous aviserons ! Dit Anne.

-Comment enterrer de la poussière, demande John.

-Nous métrons des croix blanches pour chacun, comme à Arlington, chez  vous monsieur John Ronald Tolkings.

-Et  où trouverons-nous des croix, interroge Anne.

-Cherchons, ordonne Marie.

 

  Paul est toujours silencieux, debout sur les ruines de la maison de Juliette. Personne ne le dérange. Il tient la sphère, la main dans le sac. Il la frotte. Il voit Juliette et Hubert heureux, courants sûrement dans les prairies du Paradis. Il ferme les yeux avec insistance.

  Les derniers rescapés sortent timidement des décombres des habitations encore debout. A cet instant, les dix derniers adultes en vie "enterrent" près de deux cent quatre vingt squelettes tombés en cendre. Les tombes sont creusées en trois grands cercles autour de la bâtisse centrale. Jules et Céleste arrivent dans le pic-up, suivis de Max dans la Mercedes. Ils descendent, terrifiés, de leurs voitures. Céleste demande aux rescapés :

 

-« Où est ma fille ? Où est-elle bon Dieu ? » Elle empoigne Paul par les épaules. « Où est Juliette demande-t-elle avec insistance ! Où est-t-elle ? Dans quoi l’a-tu encore embarquée ? »

 

  Marie saisit la femme en pleurs.

 

-« Il ne vous répondra pas. Il est choqué.

-Mais je m’en fous ! Je veux ma fille.

-Où devait-elle être ?

-Sous les pieds de Paul, répond Céleste.

-Nous n’avons pas trouvé de restes ici. L’explosion l’a sûrement pulvérisée.

-Qu’est-ce qu’il a fait encore ?

-Rien du tout ! C’est de notre entière faute. Une expérience à mal tournée. Nous sommes les seuls responsables.

-Et votre général, il est où ?

-Désintégré, comme la plupart des gens ici !

-Et Paul, insiste Céleste, pourquoi n’a-t-il rien ?

-Il nous espionnait, sur le toit. Il est tombé avec un tas de tuiles après la catastrophe. Il ne voulait pas entraîner Juliette dans cette aventure, trop dangereuse à son goût. S’il l’avait emmenée avec lui, cela lui aurait sauvé la vie.

 

  Céleste s’effondre en larmes. La perte de sa fille et les accusations qu’elle a lancées l’effondrent. Elle se laisse choir au sol, les genoux à terre. Elle sanglote, câliné par le petit frère de Juliette qui ne comprend pas la situation. Le terrassement s’achève à la tombée de la nuit. Toutes les cendres sont ensevelies, prêts à bénir. Paul est toujours debout sur les fondations de la demeure de Juliette. Il ne bouge pas. Marie allume un feu et invite les rescapés auprès de l’engin, pour se restaurer. Tout le monde fixe la chose en lévitation. Marie explique les causes de l’accident.

 

-« Nous avons découvert cette chose sous le dolmen. L’équipe de Jules nous l’a apportée immédiatement. Nous l’avons étudiée dès lors.

-Mais dans quel but ? Questionne Céleste encore sous le choc.

-Tout simplement pour savoir ce que c’était.

-Quelles étaient vos intentions ? Insiste Céleste.

-Juste savoir, en ce qui nous concerne tous trois.

-Que s’est-il passé ?

-Le général a été informé de la trouvaille, comme convenu. Reprend Marie. Il est venu, et nous a intimé l’ordre de tester l’engin.

-Pourquoi ne pas avoir refusé ?

-Aucun scientifique ne refuse ce genre d’étude. C’est le saint Graal de la recherche.

-Il est beau le résultat ! Saint Graal vous dites ? Malédiction oui ! Céleste est furieuse. Son visage se marque d’innombrables veines et devient écarlate.

-Nous ne voulions pas que cet engin de paix soit utilisé par les militaires pour faire la guerre. Poursuit Anne.

-Mais c’est quoi, en fin de compte ? Interroge Jules, blotti dans une couverture comme le reste de l’assemblée.

-C’est un véhicule extraordinaire ! Affirme John.

-Extraordinaire, vous dites ! Il a tué près de trois cent personnes ici ! Hurle Céleste.

-Oui ! Fantastique même ! Continue Marie. C’est nous qui nous sommes trompés en l’utilisant. Il nous indiquait un disfonctionnement, et nous l’avons interprété comme un signal de départ.

-Et lui, demande Jules en désignant Paul encore debout sur les ruines. Qu’a-t-il a voir dans cette affaire ? Et pourquoi le laissez-vous espionner.

-Il possède une certaine connaissance de l’objet. Une connaissance innée ! Ajoute Marie. Il sentait que le dolmen cachait quelque chose de spécial. Il a un pouvoir sur la chose, un pouvoir incontrôlé pour l’instant. C’est pour cela qu’il vous a accompagné durant le rapatriement. Il vous a sûrement sauvé la vie.

-Pourquoi n’a-t-il pas fait de même pour les gens du village ? Lance un habitant.

-Il a essayé ! Il nous a prévenus de ne surtout pas faire ce test sans lui, tout en étant incapable de nous dire ce qu’il adviendrait si nous l’écartions quand même.

-Et vous avez fait ce foutu test de malheur ! S’exclame Céleste.

-Oui ! Nous avons cédé sous la pression. Nous avons fait preuve de faiblesse, plus ou moins volontairement.

-Combien de temps va-t-il rester là ? Demande John en signifiant Paul, debout dans la nuit.

-Aussi longtemps qu’il le faudra. Nous recouvrerons l’engin d’une toile, et nous attendrons. Nous lui devons bien ça ! Répond Marie, triste pour son jeune protégé. »

 

  Les quinze rescapés dînent à la belle étoile, sous cette charpente privée de toit. Ils regardent de temps en temps l’engin, caché sous son linceul de "nacre blanche". Paul reste là, dressé sur les ruines, les épaules tombantes, sous la cascade des pâles rayons de Lune. La campagne est silencieuse, en deuil.

  Marie se lève la première. Elle sort de la bâtisse, enveloppée d’une couverture claire. Elle constate avec stupeur que Paul n’a pas bougé d’un pouce. Elle s’approche doucement de l’enfant. Il est éveillé. Elle pose un genou à terre. Paul reste dos à la physicienne.   

 

-« Qu’allons nous faire à présent, lance Paul à la grande surprise de Marie. Au moins, nous sommes débarrassés du général, ajoute-t-il avec cynisme.

-je dois rapatrier l’engin sur Paris avant de décider quoi que se soit.

-Je viens, je présume !

-Nous n’avons pas le choix. Sans toi, il est intransportable, tu le sais !

-Oui, évidemment ! Participerais-je à la suite des investigations ?

-Je ne pense pas, répond Marie très gênée. Je ne peux pas m’occuper d’un enfant de ton âge.

-Bien ! Débrouillez-vous alors !

-Mais la chose ne peut rester ici ! Réplique la physicienne inquiète.

-Ce n’est pas mon problème. De toutes les façons, personne ne vous le volera une fois au sol. Puisque vous ne pouvez me prendre dans l’équipe, je pars chez ma tante à Brest.

-Mais ! Tu ne peux pas me laisser tomber !

-Tient donc ! Et donnez-moi une seule raison valable de ne pas le faire. Votre négligence a causé la mort de mes amis, Vous m’avez par deux fois trahi, et vous me repoussez encore malgré tous ses évènements. J’ai beau chercher, je ne vois aucune raison de vous apporter mon aide sans contrepartie.

-Comprends-moi ! Je ne serai m’occuper de toi.

-Apprenez, et apprenez vite ! Demandez à vos collègues de vous assister dans cette nouvelle étude parallèle. Ils sont aussi impliqués que vous dans cette catastrophe. Vous êtes une équipe, alors assumez en équipe. Demain, je partirai. Faites votre choix sans tarder, c’est un conseil avisé, je vous l’assure. Rien ne me fera fléchir à présent !

-Très bien, ajoute Marie prise en otage. Je vais en discuter avec Anne et John.

-C’est ça ! Faites donc, discuter est votre passe-temps favori ! Cela vous évite de prendre des décisions parfois délicates.

-Mais j’ai des comptes à rendre…

-A qui ? Questionne Paul, irrité par ces esquives incessantes.

-Et bien, hésite Marie.

-Votre seul lien avec l’état français a été pulvérisé pendant la catastrophe.

 

  Après quelques secondes de réflexions marie reprend :

 

-Oui ! Très bien ! J’accepte ton marché. Je m’occuperai de toi, avec l’aide d’Anne et John, s’ils le jugent opportun. »

 

  Paul se retourne vers Marie. Il tend sa main pour sceller cet accord verbal d’une franche poignée de mains. Marie se relève et marche vers le bâtiment central, suivie de Paul. Les traits de son visage sont marqués d’affliction et de manque de sommeil. Il se couche dans un angle de la pièce principale. Marie s’isole avec Anne, John et Jules. Elle organise leur départ pour le lendemain.

 

-« Jules, voulez-vous nous aider à rapatrier l’engin en lieux sûrs ? Nous devrions partir pour Versailles, demain à l’aube.

-Evidement ! Je suis votre humble serviteur.

-Quant à vous, poursuit Marie en s’adressant à Anne et John, j’ai une faveur à vous demander.

-Oui ! Répond Anne stupéfaite.

-Je prends la garde de Paul, à sa demande. Disons plutôt qu’il me l’a imposé. Sans lui, pas de transport, et donc pas d’étude possible. De plus, il veut être incorporé à l’équipe de recherches.

-Est-ce prudent, lance John.

-Nous n’avons pas le choix. C’est un ultimatum qu’il ma posé. Il nous laisse tomber sans cette condition.

-Et bien, le petit a prit du poil de la bête, s’exclame jules.

-Il n’a plus rien à perdre, poursuit Marie. Il en a conscience. Nous sommes responsables de cette tragédie, et Paul nous est indispensable. Alors ! Sommes-nous une équipe, comme aime le rappeler Paul.

-Oui ! Pour moi, dit Anne, c’est d’accord.

-Pour moi aussi, ajoute John.

-Et, faisant également partie de l’équipe, je m’engage également à m’en occuper ! Ajoute Jules, intervenant à la surprise des trois autres.

-Je ne vous l’ai pas demandé, répond maladroitement Marie. Enfin, je veux dire imposé ! Vous comprenez ce que j’essaye de vous dire !

-Ne vous inquiétez pas ! Je le ferai avec plaisir. Je connais Paul depuis longtemps. C’est un enfant adorable, même si en ce moment il est irrité.

-Par ma faute, ajoute Marie.

-Par votre faute, confirme Jules. Mais il ne vous en tiendra pas rigueur. Il affirme juste sa position. Il ne faudra pas le décevoir cette fois. Il ne vous le pardonnera pas.

-J’en ai conscience ! Assure Marie.

-Laissons le dormir. Nous le réveillerons une heure avant le départ. Il se restaurera et nous prendrons la route.

 

  Les quatre compagnons se dispersent, pour préparer le voyage à venir. Jules révise les deux véhicules à leur disposition. Anne rassemble les affaires privées de l’équipe, et boucle les valises. Elle trouve un flacon de parfum appartenant à Marie. Il est déformé par l’onde qui l’a balayé. Il renferme toujours le précieux liquide parfumé. Elle charge le tout dans la Mercedes, en réservant deux places à l’arrière. Marie ramasse les documents d’études, ainsi que toutes pièces affiliées au projet. John et jules amarrent l’engin derrière le pic-up vert bouteille. Ils l’emmaillotent, tel un ballon égaré, puis finissent le regroupement des affaires de voyage. La journée passe, tranquille. Paul dort dans le coin de la pièce. Le groupe de survivants déjeune puis dîne à la venue des étoiles. Un feu flamboie fort dans l’âtre, réchauffant les convives qui discutent encore de la catastrophe survenue la veille. Les étoiles scintillent, telles des milliers de diamants posés sur un voile de soie noire. La lune se lève, blanche et froide, entourée d’un halo de lumière bleutée. Elle entame sa longue course, dans le silence de la nuit. Un voile humide se dépose sur les voitures et les derniers toits environnants. Paul, isolé dans son coin, apparaît dans les lueurs du feu de cheminée. Il dort paisiblement, dans l’attente du départ. Son sommeil est bousculé de sursauts dus à d’affreux cauchemars. Il court dans les près, poursuivit par une vague invisible et destructrice. Hubert puis Juliette, derrière lui, sont happés par cette chose qui les disloque en milliers de fines particules. Ce rêve revient en boucle, toute la nuit.

  Le bord du ciel s’illumine. Les arbres, encore dans l’ombre de la terre, s’éclaircissent doucement à l’approche du jour naissant. Les oiseaux entament leurs champs quotidiens dans une joie presque palpable. Paul ouvre les yeux lentement. Il entrevoit quatre personnes autour de la table. Une subtile odeur de lait chaud virevolte dans l’air ambiant. Un bol de chocolat attend l’enfant. Il se lève, se dirige vers ses amis et s’assoit auprès d’eux. Il reste muet. Il mange avec appétit. Le petit bonhomme observe le pic-up du coin de l’œil. Il constate que tout est prêt. Le départ est imminent. Les quatre adultes sont prêts. Ils l’attendent. Anne et John lui sourient. Marie est plus distante. Jules est très soucieux. Marie l’interpelle.

 

-« Paul, notre pacte tient toujours. Ceci dit, il y a un petit changement. »

 

  Paul fronce les sourcils. Il fait la moue. Il est furieux, mais se contient.

 

-« Anne et John se sont proposés de devenir tes tuteurs légaux, reprend Marie. Ils voyagent beaucoup et t’emmèneront avec eux. Tu reste membre de l’équipe d’investigations dans ce projet. Mais comme il est très possible que l’engin soit rapatrié sur le nouveau continent, tu seras élevé par ses deux personnes en qui j’ai une entière confiance. Cela te convient-il ?

-Oui ! C’est très bien. Mais vous, vous viendrez avec nous !

-Non ! Du moins, pas dans l’immédiat. De plus ils sont ravis de t’avoir à leur charge, ils m’en ont fait la demande hier au soir.

-Tu verras Paul, tu seras heureux avec nous ! Ajoute Anne, les yeux emplis d'amour maternel.

-Pour l’instant, nous allons à Paris, rappelle Jules. » Ce voyage probable le perturbe.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 6

 

Le départ du Morbihan

 

 

 

  Il se met au volant de son pic-up, et en démarre le moteur. Paul le rejoint. John conduit la Mercedes, accompagné de Marie et d’Anne. Les deux véhicules partent, laissant un village dévasté et des rescapés perdus. Ils empruntent la route de Vanne. Le pic-up traîne l’engin en lévitation derrière lui, à l’aide de deux cordages. Ils contournent la ville, et bifurquent vers Nantes où ils feront escale. Les voitures utilisent des routes secondaires. Le revêtement de la chaussée est succinct. Les voyageurs sont malmenés par les suspensions trop rigides. La journée passe, dans le chaos d’une mécanique rustique et peu fiable. Les arrêts se font nombreux. Les moteurs chauffent sur ces routes boueuses et les reins souffrent. Le ciel fonce doucement. Jules, en tête du cortège, cherche une grange près d’une auberge. Il trouve son bonheur en bordure de Loire. Le voyage a été "silencieux" et pensif. Aucune conversation ne l’a animé durant ces douze heures de route. Paul descend du pic-up, fourbu par ce périple, suivi de Jules qui boude. John et Marie discutent des modalités du voyage à venir. Jules fronce les sourcils en captant cette conversation. L'optique de confier l'engin aux Américains l'ulcère. John et Jules garent les deux voitures et le colis dans la grange, adossée à l’auberge. C’est une grande battisse de pierres grises, prise entre la Loire et la route d’Angers. Ses toits d’ardoise pointes haut vers le ciel. Elle domine une colline verdoyante qui surplombe Nantes et sa périphérie. Quelques rares chênes millénaires peuplent cette bute, et protège la demeure du regard des Nantais. Un vergé, à l’Est, fournit les fruits tout l’été. Plus bas, l’aubergiste possède un potager, des clapiers toujours pleins, une étable pour six vaches et une écurie destinée aux chevaux des voyageurs. Le patron dispose d’une voiture, grand luxe pour cette période d’avant guerre. Sa Peugeot de 1906 est garée dans la grange du haut, aux cotés ce soir de l’Hispanode Jules et de la Mercedes de Marie. C’est un fou d’automobile. Il demande à John de le conduire à Nantes en Mercedes. Jules se propose spontanément d’être le chauffeur.

 

 

 

-« Je peux vous emmener. Je connais bien cette ville. Puis-je, madame ?

-Bien sûr, répond Marie. Nous formons une équipe.

-Ah ! Il me tarde de rouler allemand ! S’exclame l’aubergiste. J’ai deux courses à faire. Je vais vous ramener un gigot dont vous me direz des nouvelles. C’est un ami berger qui les élève. Ses moutons sont fameux.

-Allons-y ! Lance Jules, pressé. Il fait presque nuit.

-Ne vous inquiétez pas monsieur, reprend le bon vivant. Nous ne raterons pas le repas, c’est moi qui le ramène ! »

 

  Le tacot sort de la grange, conduit par Jules. Ses traits sont tirés par la fatigue, et son regard est froid. L’aubergiste monte à bord, aux cotés du conducteur. La berline disparaît dans les ombres de la nuit tombante. Il est sept heures du soir. Marie pénètre dans l’auberge, accompagnée de Paul et ses deux amis. Ils sont accueillis par Marlène, la patronne. C’est une femme forte, agréable et très courtoise. Elle est excellente cuisinière. Sa "table" est réputée dans toute la Loire Atlantique. L’intérieur de la demeure est chaleureux. La salle à manger, de taille plus que respectable, est pourvue d’une grande table de monastère, de chaises finement empaillées, d’un long buffet d’acajou et d’une monumentale cheminée en bout de pièce. Le feu danse dans l’âtre, au-dessous d’un chaudron de ragoût de lapin. Les quatre convives reniflent le doux parfum de viande mitonnée.

 

-« Et non, mes amis, s’exclame la dame. Ce n’est pas pour ce soir. Le lapin est pour demain midi ! Arthur nous ramène un gros gigot d’agneau pour le souper.

-C’est bien dommage, lance Anne. Demain, nous partons après le petit déjeuné.

-Allez ! C’est pas grave. Vous y goûterez une prochaine fois ! Il lui faut bien vingt-quatre heures de cuisson pour qu’il soit digne d’être manger.

-Le gigot fera l’affaire, réplique Marie.

-Mais bien sûr. Je vous montre vos chambres. J’en ai que trois !

-Paul dormira avec moi, dit Marie.

-Nous dormons ensemble, poursuivent Anne et John en cœur.

 

  Paul et Marie se regardent, stupéfaits. Ils ne se sont doutés de rien jusqu’alors. Anne et John sortent ensemble. Paul esquisse un petit sourire de contentement.

 

-« Allez ! Suivez-moi, reprend la patronne qui monte les longs escaliers de bois sombre.

 

  Les quatre voyageurs s’écroulent sur leurs lits respectifs. Marie dispose d’un matelas deux places. Paul s’allonge dans un lit bateau, au fond de la pièce, dans une alcôve gotique. John et Anne s’étendent sur leur lit commun, et s’enlacent, enfermés dans une petite chambre aux murs imprimés de minuscules fleurs azur. Un poêle émaillé blanc, chargé de coques de charbon, attend que quelqu’un l’allume. Chacune des chambres en est équipée. Ils se reposent au coin du feu, dans l’attente du retour de Jules et du repas tant espéré. Anne et John se glissent sous les draps de coton blanc, ne faisant pas cas des étoiles naissantes au travers de leur fenêtre. La seule lueur du charbon incandescent éclaire la pièce aux vitres embuées.

  Paul s’assoupit. Marie se demande pourquoi Jules s’est empressé de partir pour Nantes. Cette question la tracasse. Le comportement de ce dernier a changé, dès que l’hypothèse de l’envoi de l’engin aux Etats Unis a été soulevée. Elle le soupçonne de ne pas être qu’un simple marin. Ses connaissances des méthodes paramilitaires des services secrets, ainsi que sa faculté d’adaptation à de nouvelles situations l’inquiètent à présent. Elle craint que son meilleur allié devienne sont pire ennemie. Elle mènera l’enquête en solitaire, pour ne pas affoler les autres. Paul ressent cette angoisse qui mine Marie. Recouvert d’un fin drap de lin, il caresse délicatement la sphère qui l’a sauvé précédemment. Il réfléchit à la meilleure façon de prévenir la trahison imminente de Jules. Son silence inhabituel, pendant la route du jour passé, le laisse penser que son chauffeur prépare une mauvaise action dans l’ombre de Marie.

  Les ailes de la nuit recouvrent entièrement les campagnes environnantes. Un bruit de moteur résonne, loin sur les rives de la loire. Marie reconnaît sa Mercedes. Elle se lève silencieusement, et rejoint la grande salle à manger, au réez de chaussée. Paul l’observe, sans bouger, quitter leur chambre commune. Dès que la porte se ferme, il se redresse sur son séant, puis se glisse à la fenêtre. Il aperçoit les deux gros phares ronds de la luxueuse berline en approche. Il se faufile dans le couloir, descend discrètement les marches, et sort de la bâtisse par la porte de la cuisine. Il contourne la grange par l’Est. Il débouche sur la grande façade au même instant que la Mercedes. Il se cache dans un buisson à l’angle du bâtiment. Jules gare la voiture dans la grange. Il en sort, accompagné de l’aubergiste qui transporte un gros gigot sur l’épaule gauche. Le morceau de viande ovine est soigneusement emballé dans du papier kraft gris. Quelques auréoles de sang le tachent. Les deux hommes blaguent joyeusement. Paul pénètre dans le grand hangar de pierre. Il accède à l’engin caché sous la bâche de lin blanc. Une force invisible le pousse à l’explorer seul, au calme. Il sort la sphère puis applique son pouce sur le jade. Il presse doucement dessus. Paul entend son prénom, crié par Marie et Jules. Il sort de la grange, contourne le bâtiment. Il court jusqu’à la porte de la cuisine. Elle est  occupée par Thérèse, l’aubergiste. Il distingue une balançoire dans le jardin, pendue sous le gros chêne, plus bas dans la colline. Il la rejoint, puis se balance calmement en regardant la voie lactée. Jules apparaît sur le seuil de la porte de la cuisine. Il voit immédiatement l’enfant qui se berce dans le souffle chaud de l’été. Il sourit de soulagement. Anne apparaît à son tour.

 

-« Mais où est-il, demande-t-elle.

-La-bas ! Jules lui montre l’arbre du doigt.

-J’y vais, reprend-t-elle avec douceur.

 

  La jeune femme se dirige vers Paul, qui entretient le mouvement cyclique de la balançoire. Elle s’assoit près de lui, sur un banc de pierre blanche.

 

-Ca va ? Dit-elle d’un ton maternel enrobé de miel.

-Je pense à mes amis du passé.

-Tu veux qu’on en parle.

-Pourquoi faire ?

-Pour nettoyer ta peine, assure Anne.

-Ma peine, je la purge. J’ai été condamné à perpétuité, affirme Paul.

-Tu ne dois pas penser à l’accident, mais aux bons moments qui vous ont rassemblés. Ainsi, tes souvenirs ne feront pas plus mal que le regret de merveilleux moments appartenant au passé.

-Merci ! Merci beaucoup ! A présent, je dois faire le deuil de mes amis, ainsi que des souvenirs qui s’y rattachent. Cela m’avait échappé jusqu’alors. Merci de me rafraîchir la mémoire !

-Ce n’est pas ce que je voulais dire. Tous les gens, à tous ages, font ce genre de deuil. Ce n’est pas réservé à ta seule personne. La vie continue, avec ou sans toi. Moi aussi, j’ai eu mon lot de malheur, et je n’en fais pas cas. J’ai redressé la tête, et je me bats tous les jours. Tu devrais méditer là dessus plutôt que de t’apitoyer sur ton sort. Tu es en vie, et indemne. Remercie le Seigneur et rends-lui grâce en faisant de ta vie une existence riche en enseignements, charitable et digne. »

 

  Anne se lève, irritée. Elle retourne vers l’auberge d’un pas franc.

 

-« Attendez-moi, lance Paul. »

 

 La jeune femme stoppe. Elle se retourne et dévisage Paul qui se jette dans ses bras.

 

-« Pardon, Anne ! Je suis navré, vraiment navré !

-Ce n’est rien, murmure-t-elle. Tu es jeune. Malgré tous tes dons, tu restes un enfant de onze ans.

-Je vous aime !

-Plait-il ?

-Eh ! Je veux dire que je vous aime comme ma mère. Mon cœur est pris par Juliette.

-Encore ?

-Même si la mort nous sépare à présent, elle reste mon unique amour.

-Oui, bien sûr !

 

Anne prend Paul par l’épaule et se dirige vers l’auberge qui se dresse dans l’ombre du vieux chêne. Ils passent la porte de la cuisine puis débouchent dans la grande salle à manger déjà occupée. Jules s’exclame :

 

-« Enfin ! Il était temps ! Il fait faim ici.

-Nous vous attendions, ajoute Marie.

 

  Les hors-d’œuvre s’étalent sur la longue table campagnarde. L’âtre flamboie dans l’axe de ce buffet. Les ombres rouges dansent frénétiquement sur les murs finis à la chaux. De larges poutres rondes soutiennent le plancher du premier. L’appétissante odeur de gigot, qui cuit des les fourneaux de la cuisine, emplit l’atmosphère. Le vaisselier, chargé de porcelaines dépareillées, est recouvert d’une fine poussière encore fraîche. Chacun dispose d’une assiette en grès, de couverts d’argent terni et d’une chope de porcelaine en provenance  d’Ecosse, gravée d’une licorne dorée. Le sol de pierres claires est emprunt de traces de pieds terreux. Une lampe à pétrole toute de cuivre, équipée d’un chapeau fait du même métal, éclaire ce repas. Une seconde, en porcelaine blanche, posée sur un guéridon, illumine l’un des angles de la pièce proche de la fenêtre à présent obstruée de lourds volets d’orme clair. Un bouclier gaulois est accroché non loin. C’est une lourde pièce de bois sculptée, présentant des restes de peintures usées par le temps. Une soupière brûlante, d’où se dégage la bonne odeur d’haricots blancs cuisinés, fait face à John. L’ambiance est chaleureuse. Chaque convive considère les deux arrivants. Alfred, l’aubergiste, saisit une bouteille de rouge pour servir Jules qui tend son verre. Thérèse coupe la miche de pain. John tourne la salade. Anne et Paul s’assoient respectivement près de John et Marie. De francs rires d’humeur joviale s’élèvent alors de cette belle demeure. Le repas commence dans la joie. Paul et Anne s’observent à plusieurs reprises pendant le dîner, sous l’œil de jules qui les observe discrètement. Marie surveille Jules. John, quant à lui, apprend les coutumes locales auprès de Thérèse et Alfred, ainsi que l’histoire de chaque objet présent dans la maison.

  Paul caresse de temps à autre la sphère, dans son sac pendu par le dossier de sa chaise. Il observe chaque convive. Il ressent leurs pensées, sans pour autant pourvoir en déterminer la nature. Il fixe intensément le vieux fusil à mèches, accroché sur la hotte de la cheminée. Il entend les coups de feu, venus d’un lointain passé. De la fumée lui parait sortir des canons juxtaposés, surmontés des chiens forgés. Il voit se dessiner à la surface du plâtre gris, les reliefs de têtes d’animaux tombés sous les balles de cette arme. Un lièvre pousse un cri sans son, exhibant ses longues dents serrées. Un cerf perd un bois qui vole en éclats. Un sanglier sanguinolent se traîne au sol, espérant échapper au courroux de son bourreau. Les images s’estompent lentement. Un sang épais coule des calibres douze, tachant le seuil de l’âtre poussiéreux. Il sent son cœur s’emplir d’une sombre tristesse. Il lâche la sphère et retourne à la réalité. Anne lui parle, s’inquiétant pour son protégé. Il lui faut quelques secondes pour revenir à lui et réponde. Son comportement n’a pas échappé à Jules qui décortique tous ses faits et gestes..

  Le repas se termine sur une merveilleuse tarte aux fraises, confectionnée par la maîtresse de maison. Chaque hôte dessert la table. Alfred fournit un saut de coques de charbon et un pot de chambre à chaque personne. Tout le monde rejoint son lit pour une bonne nuit de repos.

  Marie s’endort difficilement, sans cesse sollicitée par ces questions qui la tracassent. Paul la regarde quelques minutes, puis s’endort du sommeil du juste. Il rêve de Juliette et Huber courrant des champs de blé mur, sous un ciel ensoleillé vierge de toute pollution visuelle. Il leur fait signe, d’une colline, aux cotés de John et Anne. L’engin gravite derrière eux, le sas ouvert, prêt à les accueillir. Ils rejoignent les trois voyageurs et, Paul est réveillé par Marie qui le secoue, penchée sur lui.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 7

 

Le départ de l’auberge

 

 

 

 

  Les oiseaux chantent haut dans les branches du vieux chêne. Un soleil d’or s’élève lentement des limbes reculés d’orient. Les ombres se retirent peu à peu, laissant place à la vie champêtre. Les corolles pourpres des roses du jardin s’ouvrent sous un ciel bleu azur. Les papillons virevoltent dans les champs verdoyants. Les insectes nocturnes rejoignent leurs abris. La faune diurne prend le relais, perpétuant ainsi le grand cycle de la vie. La Loire poursuit inexorablement son chemin, encaissée dans son lit millénaire, déversant chaque seconde des millions de litres d’eau dans l’océan qui se refuse à déborder. Les mouettes, en quête de quelque nourriture, caressent la surface du fleuve en de larges escadrilles désordonnées. Les premières charrettes, tirées par de lourds chevaux musculeux, empruntent les routes caillouteuses des environs. Les cheminées de Nantes tâchent déjà le ciel, ravivée par les cuisinières qui entament leur labeur quotidien. Alfred nettoie l’étable, au bas de la colline.

  Les cinq voyageurs prennent leur petit déjeuné à la table de la salle à manger. Paul mange avec bon appétit. Marie achète trois miches de pain et deux bouteilles de vin du pays. Elle prend également une grosse entame de jambon salé, dix pommes, des prunes, un bon pot de miel, des abricots secs et un gros saucisson.

  Jules, avec l’aide de John, recule l’engin et son pic-up. Anne gare la Mercedes devant le perron. Marie charge le coffre de la berline. Paul assiste aux préparatifs, impassible, assit sur les marches de l’entrée. Le départ est donné. Les deux voitures fonctionnent depuis cinq minutes. Les visiteurs embarquent. Paul prend place aux cotés de Jules, toujours accompagné de son sac. John conduit l’autre véhicule.

  La route est bonne. D’interminables allées de platanes bordent le chemin depuis leur retour sur les rives de la Loire. John suit Jules de près qui traîne ce mastodonte presque irréel. Le moteur de la grosse berline allemande fonctionne parfaitement. Marie et Anne conversent de leur destination finale. Après la halte de midi, aux abords d’Angers, le cortège continue inlassablement son chemin poudreux, remontant la Sarthe en direction du Mans. La Mercedes est couverte de poussière et doit s’arrêter régulièrement pour être époussetée. Le filtre à air s’encrasse vite dans de telles conditions. L’Hispanosuizaremonte un épais nuage blanc qui colle à la mécanique germanique. Chaque arrêt permet à Paul de se dégourdir les jambes. Il marche dans de nouvelles prairies regorgeant d’innombrables trésors végétaux. Il ramasse des fleurs que Marie presse dans un gros livre. Il dessine des insectes encore étrangers pour lui. Il chasse l’écrevisse pour le sport. Il grimpe aux arbres pour voir toujours plus loin. Il dévore les provisions et commence enfin à oublier le drame passé. Anne se réjouit de cette évolution.

  Jules nettoie le moteur de la berline en alternance avec John. Son pic-up ne nécessite aucun entretien pour l’instant. Le groupe fait un dernier arrêt près d’Allonnes, avant la pose du soir au Mans. Jules révise à nouveau la voiture de queue. John, pendant ce temps, vérifie le colis que traîne Jules. Paul et Anne se baladent dans un champ. Elle lui parle des symboles qui ornent l’engin. Il grave, sur du sable au bord d’un ruisseau, quelques idéogrammes qui occupent l’équateur de sa sphère, sans en dévoiler l’origine. Elle les comprend, mais en a vu uniquement dans le cockpit du véhicule. Elle soupçonne Paul de lui cacher quelque chose d’important.

 

-« Où as-tu bien pu voir ces symboles ? Il n’y en a pas à la surface extérieure de l’objet !

-Et bien, peut-être n’est-ce pas le seul objet qui en possède, réplique-t-il.

-Tu en connais un autre ?

-Bien sûr ! Affirme Paul.

-Tu l’as sur toi.

-Eventuellement.

-Puis-je le voir ?

-Quand j’aurai accès à l’intérieur !

-Quelqu’un d’autre est au courant ?

-Non, juste vous !

-Gardes bien le secret, je me méfie de Jules. Il prépare un sale coup. Nous en avons discuté avec Marie, elle en est persuadée, et elle se trompe que rarement.

-Très bien, je suivrais votre conseil.

-Me feras-tu le plaisir de me le montrer ce soir ?

-Oui, je vous dois bien ça. Vous…Vous êtes la mère que j’ai toujours voulue, dit-il avec une certaine gène.

 

  Paul efface les écritures sur le sable. Ils se lèvent et vont rejoindre les autres près des voitures qui ronronnent déjà. Paul monte avec jules par obligation. Anne retrouve Marie, à l’arrière de la Mercedes. Le convoi repart. Jules démarre le premier. John fait deux cents mètres, puis soudain, la mécanique de leur voiture s’arrête net. John klaxon pour prévenir Jules, qui ne ralentit pas. L’Hispanodisparaît au détour du chemin, derrière un bosquet de boulot à flanc de colline, emportant Paul et l’engin dans une voie inconnue. Marie descend, les yeux figés de crainte.

  Paul regarde en arrière. Il constate que l’équipe scientifique a stoppé. Il demande à Jules de les attendre. Ce dernier ne répond rien. Il continue sa route, placide. Paul s’inquiète.

 

-« Etes-vous bien sûr qu’ils nous rattraperont ?

-Ne te fait pas de bile ! La Mercedes est bien plus rapide que notre charrette à moteur.

-Peut-être ont-ils besoin de vous pour réparer ?

-Si, d’ici dix minutes ils ne roulent pas derrière nous, nous ferons demi-tour. D’accord ?

-Oui, ça me va ! »

 

  John ouvre le capot moteur de leur voiture. Il constate de la durite d’essence vient de lâcher. Elle a été raccourcie puis mal emboîtée dans le tube métallique qui sort de la pompe à essence.

 

-« Regardez madame Curie ! On l’a sabotée pendant la pose.

-Plait-il ? Rétorque la dame.

-Je vous l’affirme ! J’ai vérifié cette mécanique à saint Patrick, avant notre départ hier au matin, et la durite était en parfait état !

-Ca, dit-elle, c’est un coup de Jules. Je m’en doutais !

-Qu’allons-nous faire, demande Anne.

-La question maintenant est : que va-t-il advenir de Paul ? »

 

  John remplace une section de durite par un tube emprunté au vaporisateur de parfum de Marie. La réparation durera un quart d’heure.

 

  Cela fait plus de dix minutes que Jules roule vers l’Est à présent. Il entre dans une forêt sombre et inhospitalière. Les sous-bois sont encombrés de broussailles épineuses aux feuilles sombres. Trois hommes attendent de pied ferme Jules et son passager. L’Hispanostoppe à trois mètres du comité d’accueil. Jules descend, un sourire aux lèvres. Il serre la main du chef de bande.

 

-« Salut Maxime ! Je t’attendais plus tôt ! Lance Jules, jovial à souhait.

-Qu’est-ce qu’il fait là le môme ? Réplique le gars aux traits durs et froids.

-Il possède quelque chose qui maintient l’engin en l’air, je pense.

-Prends-lui !

-Je ne suis pas sûr que ce soit une bien bonne idée. Il a un certain pouvoir sur cette chose.

-Pouvoir ! Mon cul, oui !

 

  Le collègue de Jules saisit le sac de Paul et le renverse au sol. La sphère percute durement le gravier, sans rebond aucun. Maxime se penche pour l’empoigner. La boule roule aux pieds de Paul qui la ramasse silencieusement. Les idéogrammes brillent entre ses doigts fluets, laissant échapper une belle lueur dorée.

 

-Donnes-la-moi ! S’exclame Maxime. Donnes-la ou…

-Donnes-lui, Paul. Il n’est pas commode, tu sais. Il pourrait te faire du mal mon garçon, ajoute Jules.

-Je ne peux vous la laisser, c’est comme ça et je n’y puis rien ! Affirme Paul, d’une voix monocorde, comme lasse et triste.

-Donnes cet objet, sinon il te tuera, adjoint Jules.

-Il me tuera quand-même, et vous le savez ! C’est dans votre tête, à cet instant. Paul plante son regard perçant dans les yeux de Jules qui ne peut soutenir cette mise à nu.

-Tu as raison le môme ! Et je le fais de suite, pour économiser mon temps.

 

  Maxime sort un gros revolver argenté, sous les yeux effarés de Jules et des deux autres bandits de grands chemins. Il tend son bras en direction de l’enfant et le vise à la poitrine. Paul recule d’un pas maladroit. Il serre fort la boule plusieurs fois millénaire recouverte de cet étrange idiome. Il fronce les sourcils et serre ses lèvres. Maxime avance d’une longue enjambée. Il tire trois coups à bout portant dans un bruit de tonnerre. Une envolée de corbeaux noircit le ciel ensanglanté. L’atmosphère oppressante écrase les témoins de cette scène morbide. La forêt se tait, tourmentée par l’événement en cour. Trois éclairs d’argent atteignent l’enfant. Paul sent son cœur exploser dans les flammes de l’enfer. Son dos est littéralement arraché pendant les impacts des trois ogives de calibre 44. Sa chemise se déchire dans le bruit sourd de ses organes qui se liquéfient. Une violente douleur pourfend son âme. Ses genoux ploient pour heurter la chaussée de graviers blancs, souillés du pourpre de la mort. L’enfant s’effondre sur sa face, la sphère toujours agrippée dans sa main droite.

  Jules se tient là, debout, taché de mille gouttelettes de sang, à coté de son ami prit d’un rire sépulcral. Les autres témoins sont figés, tétanisé par cette horreur sans nom qui les révulse. L’enfant gît, un cratère de chair à la place du dos et le visage englouti dans une mare de sang. Cette interruption dans le temps, cette atmosphère accablante broie leur volonté à l’extrême. La situation leur échappe. Maxime devient fou. Il se retourne vers ses complices, cherchant une entente dans son acte : en vain.

 

-« J’avais pas le choix, n’est-ce pas ? Il voulait pas nous la donner ! »

 

  Personne ne répond. Ces trois compagnons le dévisagent, affligé par son geste. Chacun le juge froidement en son fort intérieur. Personne ne parle. Ce non-dit suffit. Maxime insiste.

 

-« Puisque je vous dis que je n’avais pas le choix ! Je n’ai fait que suivre les ordres !

 

Ses hurlements se perdent dans la forêt silencieuse. Les conifères craquent, comme pour exprimer leur indignation. La Mercedes apparaît derrière une colline. Elle approche lentement puis se gare devant le corps inerte de Paul. Les trois scientifiques descendent de leur véhicule, les larmes aux yeux, les traits tirés. Ils se tiennent debout face aux quatre agents des services secrets, le cadavre de Paul comme frontière. Le revolver de Maxime fume encore. Personne ne bouge. Personne ne parle. Seul le vent, haut dans les cimes, entonne de longues mélopées lugubres en l’honneur de l’enfant tombé. Les lamentations de Dame Nature emplissent les cœurs d’un sombre chagrin presque palpable. Les pins, d’une hauteur fabuleuse, font vaciller le ciel déjà étoilé.

 Au-delà des crêtes des arbres, le soleil finit par descendre sur la ligne d’horizon, enflammant cette mer de résineux millénaires.

  L’air parait orange alentour. Paul, encore conscient, ferme les yeux, enfin. L’énigmatique machine s’effondre sur la chaussée. Les bruits s’estompent peu à peu. Une nuit froide s’empare de lui et l’emporte dans les profondeurs abyssales de l’insondable Eternité. Paul sent sa glace se propager depuis sa poitrine jusque dans ses membres. Sa main gauche se fige la première, ensuite viennent ses genoux et ses pieds, et puis son coude droit. Il tombe toujours plus bas, dans des ténèbres sans limites, à une vitesse vertigineuse. Ses cheveux flottent, ainsi que ses habits en lambeaux. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 8

 

Le départ de l’auberge

 

 

 

 Mais sa main droite reste chaude, brûlante même ? La chaleur venue de la sphère se bat contre les ténèbres. La douceur d’un bien-être oublié envahit son bras jusqu’à l’épaule. Elle se propage dans tout le corps du garçon, lui faisant oublier ses blessures. Puis, il finit par entendre le timbre des murmures de Marie.

 

-« Debout fainéant ! Il est huit heures passées. Thérèse nous a déjà préparé un bon petit déjeuné.

 

  Il ouvre les yeux sur la voûte de l’alcôve dans laquelle il dormait. Un goût de sang envahit ses papilles, comme si les blessures de son rêve étaient encore présentes. L’odeur écœurante de ce liquide emplit ses narines. Il ressent une immense fatigue, sûrement due au trajet de la veille. Son dos le fait souffrir. Toutes ses articulations lui paraissent figées, comme soudées dans la nuit. Marie reprend avec insistance :

 

-Allez ! Debout maintenant ! Le départ est proche. Tu as une heure pour te préparer et déjeuner.

-Heu ! Oui, oui j’arrive. Exprime-t-il d’une voix embrumée par le sommeil.

 

  Marie sort de la chambre rapidement. Le son de ses pas résonne dans le couloir puis disparaît dans l’escalier de pierre. Paul se redresse sur  son lit. Une violente douleur le saisit à la poitrine. Sa main droite picote. L’enfant l’ouvre en grand, paume vers le ciel. Une bouffée de chaleur l’envahit, provoquée par une énorme montée d’adrénaline. Enfin, il considère calmement le creux de sa main. Il est marqué d’une légère brûlure sur presque toute sa surface, du poigné à l’extrémité de ses doigts. Les partie de peau intacte dessinent parfaitement les symboles de la sphère. Il se lève péniblement et se place face au grand miroir ovale de la pièce. Il soulève délicatement la chemise de nuit de coton blanc empruntée à Anne, dans un craquement d’os qui reprennent leurs places. L’étoffe retombe au sol, découvrant entièrement l’enfant médusé. Paul est debout, en caleçon, seul dans la chambre, devant un spectacle plus qu’inattendu. Trois cicatrices marquent nettement sa poitrine, les trois impacts de balles du calibre 44 de Maxime. Il observe son dos. Une marque ronde, de trente centimètres de diamètre, le fait souffrir comme une plaie béante qui tarde à cicatriser.

 

-« Ces marques s’estomperont, se dit-il, mais ne disparaîtront jamais. Ils ne tarderont pas à voir les signes, dans ma main. Je dois les cacher avant le départ, sinon Jules causera ma perte une fois de plus. Ca fait deux fois que j’y passe, et je tiens à en rester là !

 

  Une fois habillé, Paul atteint discrètement le seuil de l’escalier. Il se glisse dans les cuisines de l’auberge. Là, des marmites chantent gaiement sur le fourneau brûlant, arrosées des rayons d’un franc soleil matinal. Paul vole une pomme verte qu’il glisse aux cotés de la sphère dans son sac. Il s’approche du feu puis applique sa main sur la paroi ardente. Une légère odeur de poulet grillé s’élève alors. Paul maintient la pression quelques secondes puis retire son poignet. Il constate avec douleur et joie que les marques ont disparue. Sa paume droite est à présent empourprée de feu. Il la plonge dans un pot d’eau fraîche pour soulager cette vive souffrance. Il rejoint la salle à manger, où discutent Anne et Marie.

 

-« Je me suis brûlé, dit doucement Paul qui entre.

-Que dit-tu, Paul ? Demande Anne.

-J’ai glissé dans la cuisine et me suis brûlé la main.

-Montres-nous cela, lance Marie. »

 

  Paul avance vers elle. Les yeux de cette dernière s’écarquillent de stupeur. Son front luit et ses tempes s’humidifient. Le cœur retourné, elle appelle Thérèse avec grande insistance. L’aubergiste arrive et constate l’ampleur de la blessure. Elle court chercher des bandages et une petite fiole de liquide cristallin. Elle revient sans tarder, empoigne la main de l’enfant et l’asperge d’Eau Bénite. Elle souffle par trois fois sur la plaie et prie saint Laurent pour que l’ardeur se passe. La douleur du petit Paul s’envole promptement, sous l’effet d’une quelconque magie ou force spirituelle. Seule la sensation peu agréable d’une chaleur soutenue perdure. L’enfant dévisage Thérèse qui lui sourit. Il plonge ses yeux dans ceux de la dame et n’y voit que charité et compassion.

 

-« Les tendons seront touchés, affirme Marie.

-Non ! Rétorque Thérèse. Pas avec ceci ! Quant à toi, Paul, Tu me fais cinq Pater et cinq AvéMaria, et tout de suite. »

 

  Paul s’isole quelques minutes pour prier et bander sa main. Il revient à table, tous sourires, et entame le petit déjeuner. Il attrape ses  tartines avec grand soin bien que sa brûlure ne le face plus souffrir. Marie est étonnée  d’une si soudaine guérison.

 

-« Et bien, je m’étonne du résultat obtenu ! Paul à l’air de ne point souffrir !

-Bien sûr, répond Thérèse. Les prières ont une puissance que vous n’imaginez pas.

-Je constate, en tous cas, que cela marche bien. Ce sera peut-être mon prochain sujet d’études ! Mais d’ici là, j’ai encore du travail qui m’attend.

 

  Marie se lève pour rejoindre John et Jules afin d’organiser les derniers préparatifs de départ. Anne collecte les provisions. Paul s’interroge.

 

-« Ce devait être à Marie de s’en occuper, et là c’est Anne qui l’assume. »

 

  Paul termine son repas puis monte chercher son bagage. Il ouvre le sac de cuir que lui a gentiment offert John et y glisse la sphère au cœur de son linge. Il la caresse doucement et il donne rendez-vous à la tombée de la nuit. Anne apparaît derrière la porte de la chambre.

 

-« Tu vas bien. J’ai mal pour toi, dit-elle les larmes aux yeux. Tu es si fort et si fragile à la fois ! Fais très attention à toi, à l’avenir. Je ne voudrais pas perdre à nouveau quelqu’un que j’aime. »

 

  Paul laisse choir son sac et avance vers elle. Il la cintre à la taille et applique son doux visage sur le buste de la jeune femme. Ils restent là, pendant une minute de pure tendresse. Il relâche son étreinte, la dévisage et lui dit :

 

-« Je prendrai soin de moi, autant que de vous. Maintenant, alors rejoindre les autres. Ils risquent de se poser des questions au sujet de notre retard. »

 

  Anne et Paul descendent ensemble les grosses marches de l’escalier de pierres. Anne porte le sac de Paul pour le mettre avec les autres, dans le coffre de la Mercedes. Ils se séparent sur le seuil de l’auberge. Paul retourne auprès de Jules, qui le considère étrangement.

  Les deux voitures entament la seconde étape, déjà accomplie dans un passé qui n’existe plus. Jules guide le convoie, suivit de près par John et les deux femmes. Marie fait part de ses craintes concernent Jules. Elle le soupçonne d’une future trahison. Elle s’inquiète pour Paul. Anne frissonne à ces mots car l’enfant occupe une place grandissante dans son cœur.

 

Entre deux arrêts, Paul colle volontairement son sac sur ses jambes, de telle sorte que Jules voit bien qu’il contienne un objet sphérique.

 

-« Qu’y a-t-il de si précieux dans ce sac pour ne jamais t’en séparer ?Demande Jules.

-Rien du tout !

-Alors montre moi ce qu’il y a dedans ! A moins que…

-A moins que quoi ?

-A moins que tu aies quelque chose à cacher !

-Qui vous dit que c’est son contenu qui a de la valeur ?

-Montres alors !

-Je vais me gêner ! »

 

  Paul retourne le sac sur ses genoux. Il en tombe la pomme verte, un couteau pliable, une boussole de marin et une poupée de bois inachevée.

 

-« Ca, reprend Paul, c’est le sac que m’avait donné mon défunt grand-père. C’est lui qui a de la valeur.

-Je croyais que tu y cachais quelque chose de précieux !

-c’est le cas, d’une certaine façon !

-A oui ? Lance Jules qui fronce les sourcils.

-Oui ! C’est cette poupée de bois ! Elle était destinée à Juliette, ajoute Paul avec la gorge nouée. C’était pour…Paul verse des larmes en silence. Il range son sac doucement puis saisit la pomme pour la manger.

 

Le voyage se poursuit, dans un silence endeuillé. Une grande tristesse envahit le cœur de Paul qui se remémore la perte accablante de ses amis. Il se met à regretter que la sphère l’ait sauvé une fois encore. Jules l’observe du coin de l’œil. Ses yeux brillent aussi. Il perçoit les émotions de l’enfant, à sa grande surprise d’ailleurs. La volonté de trépas de son passager le bouleverse. Il relance une conversation plus gaie et très légère. Il parle à Paul du moulin rouge et des filles dénudées, de la tour Effel qui s’élance vers les cieux, et de l’Arc de Triomphe qui domine les Champs Elysée. Il aime beaucoup cet enfant, et Paul le sait. Mais une faiblesse de la part de Jules a déjà coûté la vie au garçon. Paul ne peut le condamner, mais il doit quand même faire échouer les plans de cet agent des services secrets. Les collègues de celui-ci ne sont pas aussi humains et complaisants. Paul entend les pensées de son compagnon de voyage. Il s’interroge sur la nature de la symbiose entre l’enfant et l’engin qu’il tracte. Il ne mesure pas les capacités du garçon et ne comprend pas cette alchimie subtile. Pour lui, tout n’est que mécanique, technique ou biologique. Son horizon scientifique est peu étendu, et l’équipe de Marie reste avare d’explications. Il sent bien qu’il est suspecté de double jeu, et tente de noyer cette impression collective au travers de Paul. Le voyage se déroule de la même façon que la première fois, à quelques détails près. Anne s’occupe plus de l’enfant blessé. Marie discute plus ouvertement avec Jules, sans pour autant lui faire part du ressentiment profond à son égard. Ce dernier lui confie que le sac de Paul ne renferme aucun objet susceptible d’influer sur l’engin. La forme ronde aperçue de tous n’était qu’une simple pomme. Et la valeur attribuée à ces objets n’est que sentimentale.

  Paul recharge son sac en pomme à chaque pose, de manière à habituer le regard des autres au galbe de la sphère. Il en saisit deux à l’avant dernier arrêt. Le dernier est totalement différent de ce qu’il devrait-être. Anne converse avec Marie, John avec Jules et Paul reste à l’écart, redoutant les évènements à venir. L’insupportable douleur lui revient en mémoire et cette vision de lui-même, baignant dans une marre de sang, le répugne. Ces actes, qui n’ont pas eu lieux, ont une grande ascendance sur Paul et ses agissements. Cette nouvelle méfiance envers autrui s’exerce sur tous, y compris Anne. Il ne lui révèlera donc pas l’existence de la sphère.

  Il remonte la colline, en direction du petit ruisseau. Il s’assoit sur le sable et débande sa main droite. La brûlure occasionnée par la cuisinière de l’auberge à totalement disparue. Les symboles apparaissent de nouveau dans le creux de sa main et le long de ses doigts délicats. Il enrubanne l’extrémité de son membre, et rejoint le reste de l’équipage. Tout en marchant dans les hautes herbes vertes du vallon, il considère Jules qui dépoussière la mécanique de la Mercedes-Benz. Il constate avec effroi que la trahison de Jules est inéluctable. Il continue, d’une démarche moins assurée. Anne, à trente mètres, assise sous un bel arbre, l’interpelle. Il se détourne de sa route puis  s’approche timidement.

 

-« Paul, il me faut te dire quelque chose d’important !

-Je vous écoute madame.

-Fais très attention à toi ! Méfies-toi de Jules ! Nous pensons, avec Marie, qu’il prépare quelque mauvaise action contre nous. L’envoi, par bateau, de l’engin l’ulcère terriblement.

-C’est normal, poursuit Paul, c’est un militaire. Pour lui, cet objet appartient à la France, pas à la science !

-Et toi, qu’en penses-tu ?

-Il n’est pas la propriété d’une nation, ni de la communauté scientifique.

-A qui appartient-il alors ?

-A une séculaire humanité oubliée de tous, dont les racines se perdent dans la nuit des temps.

-Une civilisation disparue ?

 

  Paul ne répond rien. Il se contente d’esquisser un large sourire, chose qui a le don d’agacer Anne au plus haut point. Elle insiste afin de s’enquérir d’une réponse auprès de l’enfant, mais le klaxon de la Mercedes retentit dans la valée. Le départ est imminent. Les moteurs chauffent déjà. Paul monte aux cotés de Jules. Les graviers crissent sous les roues du pic-up. Ce bruit familier exacerbe ses sens déjà en alerte. La chute de son corps avait produit le même son, dans la haute forêt de résineux. Le goût du sang lui revient en mémoire et la déchirure dans sa poitrine lui étreint le cœur. Le convoi repart vers le Nord-Est, en direction du Mans.

  Un grand coup de corne se fait entendre à l’arrière. Paul ne se retourne pas. Jules accélère un peu. L’enfant s’agrippe à la planche de bord, à la grande surprise du conducteur. La corne résonne une fois de plus. Jules appuie un peu plus sur l’accélérateur. Arrivé à trois cents mètres devant la voiture de queue, après deux virages,  l’objet tracté s’effondre au sol. Les cordages se tendent et cèdent sous la colossale traction. Le pic-up fait une embardé, saute par-dessus un faussé et dévale un champ en pente douce qui aboutit dans un ruisseau bondissant. La voiture est incontrôlable. Jules freine. Les roues se bloquent, mais le véhicule ne ralentit pas. Le nez du tacot percute violemment un rocher qui borde le cours d’eau. Paul se cogne au montent de pare-brise. Jules est éjecté de son siège. Il s’envole, catapulté vers les nuages rouges, pour atterrir dans un arbre fruitier, la tête prise dans une fourchette de grosses branches recouvertes de pompons blancs. Sa nuque se brise pendant le choc. Il reste là, pendu, les bras ballants, sans vie aucune. Un vent léger fait frissonner le feuillage des pommiers en fleurs. Paul essuie la coulée de sang qui glisse sur son front. Le goût sapide de ce liquide coagulable lui revient instantanément en mémoire. Son épaule le fait horriblement souffrir. Elle est sûrement déboîtée. Ses deux genoux se refusent à le porter. Pourtant, il doit s’extraire du véhicule pour rejoindre le bord de la route. La Mercedes n’est pas loin, et l’objet gisant sur la chaussée doit s’élever en sa présence. Paul se laisse choir dans l’herbe caillouteuse de la clairière. Il remonte la pente en se traînant au sol, exclusivement avec ses bras écorchés. Il plante frénétiquement ses petits doigts dans la terre argileuse de la pente de ce pâturage, pour se hisser toujours plus haut. Le temps presse. Il entend le démarreur du luxueux tacot amorcer le circuit d’essence. L’enfant atteint le bord de la route. Il ouït la berline en approche. L’engin se redresse et reprend sa place initiale avant l’arrivée de l’équipe scientifique. La Mercedes se gare près de Paul. Anne en descend. Elle se précipite aux devants de son fils adoptif, imprégnée d’une affection filiale qu’elle ne s’explique pas. Elle l’enlace, puis le redresse. Il retombe sur ses genoux déjà douloureux et s’effondre sur ses poignés. Anne suit des yeux la trace laissée dans l’herbe par Paul. Quand son regard se pose sur le pic-up, celui-ci explose dans un souffle des flammes de l’enfer. Aussitôt, elle aperçoit Jules, pendu à l’arbre par la tête, le corps abandonné de toute vie.

 

-« Nous devons partir sur-le-champ, lance Paul. Ses complices voient sûrement les fumée.

-Quels complices, demande John.

-A quelques kilomètres, dans une forêt, ils attendent son arrivée. C’est, du moins c’était un agent du gouvernement. Il nous espionnait depuis le début, ajoute Paul. Partons, partons maintenant. Il nous faut quitter cette route.

 

  Ces paroles éveillent en chacun d’eux les souvenir d’instants jamais vécus, dont le deuil de Paul qui n’aura pas lieu, pour autant qu’on puisse le conjecturer. Et cette crainte presse les trois adultes à exécuter les conseils de l’enfant alarmé. John porte Paul à l’arrière de la voiture. Il recule jusqu’aux liens brisés de la cargaison. Il les attache, avec l’aide de sa bien-aimée, au pare choc de leur véhicule, puis démarre sans tarder à la recherche d’une voie secondaire. Ils roulent deux kilomètres à peine puis tournent au Nord, en direction d’Alençon. Anne, assise sur la banquette postérieure, dépose doucement la tête de Paul sur ses jambes. Il est tout courbaturé et blessé au sommet du front. Ses genoux son recouverts d’impressionnants hématomes écarlates. Son visage laiteux n’exprime que fatigue et douleur. Des larmes silencieuses coulent de ses yeux ouverts. Anne et Marie se demandent si elles expriment un mal physique ou une affliction pour la perte de Jules. Un peu des deux peut-être. Il se laisse bercer par le roulis de la voiture, pendant qu’Anne caresse délicatement ses fins cheveux châtains. Elle pleure très discrètement, mais quelques gouttes de chagrin vont mourir dans la chevelure de l’enfant.  Marie, placée en face d’eux, se tient les lèvres pour contenir difficilement des sanglots qui ne demandent qu’à jaillir. Elle plisse son regard humide, et détourne ses pensées vers l’engin qu’ils tractent avec empressement. Ce dernier heurte régulièrement les arbres qui bordent la route, arrachant leurs écorces sans jamais se marquer. Marie demande à John de ralentir. Ces stigmates pourraient indiquer leur cheminement à d’inopportuns poursuivants. La Mercedes croise la route de Laval et continue toujours sur la piste du Nord. Le soleil mourant embrase les collines orientales. La nature chuchote le passage des quatre aventuriers.

  John bifurque à gauche. Il emprunte un chemin, lové comme une anguille, qui mène à deux chambres d’hôtes, dans une ferme au fond du vallon. Il percute volontairement le panneau, pour brouiller la piste. A présent, cette route ne mène nulle part. Si poursuite il y a, elle ne passera pas par-là, du moins dans un premier temps.

  La berline allemande est cachée dans un bosquet de boulots blancs, embroussaillé à souhait. Les passagers terminent les trois cents derniers mètres à pieds. Anne porte Paul, Marie sa valise et celle de l’enfant et John les deux dernières. Ils se pressent à la porte de la demeure. Loin dans leur dos, ils entendent les craquements des bois brisés sous le poids de l’engin qui se pose lourdement. Une enfant ouvre, stupéfaite de les voir débarquer à une heure pareille.

 

-« Vous désirer ?

-Deux chambres si elles sont disponibles. Rétorque John courbé par le poids des bagages.

-Heu ! Oui ! Oui, elles sont vides ! Entrez, ma mère arrive, ajoute la fillette. Voyant Paul mal en point, elle demande : Que lui-est-il arrivé ?

-Il jouait dans un arbre et est tombé cinq mètres plus bas, réplique Marie qui s’était préparée à une question de la sorte.

-Où ça, insiste la petite fille.

-Plus haut dans le Nord, poursuit Anne.

-Tu as mal, demande-t-elle à Paul ?

 

  Ce dernier ne répond rien, sous l’emprise émotionnelle de l’accident et de la mort de Jules. Il garde la tête appliquée sur l’épaule de la belle Anne, les yeux emprunts de fatigue. Une femme, au visage buriné par un long labeur, vient. Elle invite les arrivants à sa table. Le soupé fume dans la cuisine.

  La ferme ne possède pas de salle à manger, juste une cuisine étendue, équipée d’une grande cheminée et une réserve emplie de charcuterie et de divers bocaux. Les chambres sont à l’étage. Il y en a sept. Deux sont réservées aux fermiers et leurs quatre enfants, trois pour les employés de ferme, et deux pour les voyageurs. Anne monte immédiatement Paul dans l’une d’elles, guidée par Émilie, la fillette qui les a accueillis. Elle le dépose sur son lit et repart chercher la valise du garçon. Émilie reste debout dans la pièce, à observer Paul. Elle penche la tête de droite à gauche pour considérer son pitoyable état de santé. Quelques secondes après, Anne revient auprès de lui. Elle tient un linge humide qu’elle applique sur le front de ce dernier. Paul parle enfin.

 

-« Qu’elle sorte, murmure-t-il.

-Pardon ? Demande Anne.

-Qu’elle sorte sur-le-champ !

-Peux-tu sortir et refermer derrière toi, s’il te plait Émilie.

-Bien sûr ! Nous vous attendrons pour dîner, ajoute la fillette.

-Mon bagage, demande Paul, où est-il ?

-Ici, au pied de ton lit.

-Je voudrais savoir quelque chose ! Tenez-vous toujours votre parole ?

-Je suis l’une des nombreuses filles d’un empereur d’orient, et c’est une tradition de garder son honneur intact. Sinon, on préfère se donner la Mort !

-M’aimez-vous comme une mère ?

-Plus qu’aucune autre mère n’aimerait son enfant, mon petit Paul.

-Pouvez-vous garder un grand secret, un secret dont ma vie dépend ?

-Bien sûr, si tu me le demande…

-Et bien, je vous le demande à présent ! 

-Très bien, tu as ma parole ! »

 

   Dix minutes se sont écoulées. Le maître de maison s’impatiente. Tout le monde est attablé devant l’apéritif. Il sert le cidre aux deux nouveaux arrivants, à ses six employés ainsi qu’à ses fils. Sa femme se sert elle-même, et ses filles n’y ont pas droit. C’est un homme rustique, sans manière aucune. Il possède un franc parlé et une descente en alcools assez impressionnante.

 

-« Alors, qu’est-ce  qu’elle fait votre chinoise ! Lance-t-il. Il lui en faut du temps pour border un gamin de cet âge.

-Il est tombé d’un arbre voilà une heure à peine, répond Marie.

-Et alors ! Il respire toujours que je sache, et j’ai faim ! Nous avons travaillé durement aujourd’hui ! Sers le souper femme, lance-t-il à son épouse.

 

Les discutions s’arrêtent. Anne pénètre dans la grande cuisine, accompagnée de Paul, à la grande stupéfaction d’Émilie et sa mère. Il est un peu fatigué, mais en bonne santé. Il ne souffre plus d’aucuns maux si ce n’est d’une grande faim. Ils s’assoient tous deux cotes à cotes. Marie et John restent sans voix. Le dîner attend, posé au centre de la table. La cuisinière déconcertée sert son mari d’abord, puis viennent les invités suivis des employés et des enfants. Émilie fixe Paul pendant le temps du repas. Ce garçon l’intrigue autant qu’il lui plait. Elle a des faux airs de Juliette, sans les taches de rousseur. La soudaine guérison du garçon la trouble énormément. Pourtant, il conserve le bandage tâché de terre à sa main droite, qu’il utilise avec dextérité malgré tout. Ses genoux ne saignent plus, et présentent des signes de cicatrisation avancée. Les fermiers ne se montrent pas curieux des évènements récents. Ils se contentent de demander aux voyageurs d’où ils viennent et qu’elle est leur destination.

 

-« Alors monsieur et mesdames, d’où venez-vous comme ça ? Demande le maître de maison.

-Nous arrivons de Rouen, répond Marie.

-Je connais du monde à Rouen ! Vous êtes de quel quartier ? Insiste l’homme.

-Je n’ai pas dit que nous étions de Rouen. J’ai juste affirmé que nous en venions. Nous arrivons du Havre, où nous avons débarqué d’un navire en provenance de New York.

-New York! Ah là, je connais personne! Et où est-ce que vous allez ma petite dame, si c’est pas trop indiscret.

-Nous faisons une escale à Tours, puis nous finirons notre chemin à Lyon.

-Et vous faîtes quoi dans la vie, demande la fermière.

-Nous faisons de l’import export, réplique John.

-De quoi, interroge l’un des fils.

-D’antiquités, reprend John, et d’œuvres d’art.

-D’œuvres d’art, marmonne Émilie d’un air suspicieux. »

 

  Paul la fusille du regard, comme pour la faire taire. Elle baisse les yeux, plus que gênée devant les sourcils froncés du petit garçon. Paul est très mécontent devant la méfiance de la fillette. Elle le sent. Son cœur bat la chamade. Le sentiment pesant d’être inopportune envahit Émilie. Elle termine son repas en silence, sans quitter son assiette du regard. A la fin du dîner, elle débarrasse la table avec sa mère et sa grande sœur qui l’a observée pendant tout le souper. Le fermier invite les trois scientifiques au digestif sur une terrasse au sud du bâtiment, près du lac alimenté par une petite chute d’eau. Tous se lèvent pour rejoindre le vieux kiosque, encore masqué par les ténèbres sylvestres. Seules la fermière et ses deux filles restent pour mettre de l’ordre dans la grande cuisine campagnarde. Hélène interroge sa petite sœur sur ce curieux comportement à l’égard du garçon étrange. Cette dernière reste muette. Une fois leur labeur terminé, elles rallient les autres confortablement installés sous le kiosque éclairé de lampes à huile en cuivres. Deux bouteilles d’eau de vie, entourée de nombreux verres, trônent sur la table ronde. Le fermier parle fièrement de son terroir aux visiteurs. Il distille des anecdotes des plus amusantes sur les gens de ce pays. Il parle des curiosités à voir, des lieux à visiter et des gens à connaître dans la région. Les conversations s’avèrent plus reposantes que ne l’auraient cru les arrivants. Paul est assit au bord du lac, seul, pris dans ses pensées impénétrables. Il ne porte pas son sac à bandoulière. Il a préféré se délester momentanément de cet agréable fardeau qu’est la sphère. Il s’allonge doucement dans l’herbe grasse de la rive. Il plonge son regard loin vers les astres scintillants qui peuplent la voie lactée.

  Soudain, le visage clair et les cheveux roux d’Émilie font écran au ciel étoilé.

 

-« Excuses-moi pour tout à l’heure. Je ne voulais pas te froisser pendant le dîner. Explique la fillette.

-Je sais ! Réplique sèchement Paul.

-Alors pourquoi m’avoir dévisagé comme ça?

-Pour te faire taire, sans avoir à le dire.

-Pourquoi ?

-Parce que se ne sont pas tes affaires ! Ajoute Paul.

-Oui, tu as sûrement raison. Enfin je crois. »

 

  Émilie s’allonge aux cotés de Paul. Tous deux, les mains croisées derrière leurs têtes admirent le ciel d’été, d’une profondeur insoupçonnée.

 

-« Pourquoi es-tu aussi sévère ? Tu me fais penser à mon père dans ses mauvais jours.

-Je ne suis pas sévère, juste déterminé !

-Oui ! Enfin, tu es un peu sec quand même.

-Oui, avec les gens qui se mêlent de nos affaires, ajoute Paul quelque peu agacé.

-De vos affaires ?

-Oui, Nos affaires. Et ne cherche même pas d’explication.

-Pourtant, j’aimerais tellement te connaître. Et pourtant, tu es si lointain des enfants de nos ages.

-Je porte le deuil de ma famille, et Anne est devenue ma tutrice légale. C’est triste, mais je ne désire en aucun cas que les gens s’apitoient sur mon sort. Ce sont mes états d’âmes et ils ne concernent que moi, dit Paul en regardant Émilie droit dans les yeux.

-Je comprends, il y a certains chagrins que l’on ne peut partager. Répond-t-elle les yeux brillants et le regard sombre.

 

  Cette attitude d’Émilie ne paraît pas exprimer de la compassion à l’égard de Paul, mais de la tristesse pour elle-même. Un lourd secret pèse sur les épaules de la fillette. Cette expression de visage était inconnue de Paul jusqu’à cet instant. Jamais Juliette n’avait parue aussi triste et souffrante que la fille qui le dévisage maintenant. La profonde mélancolie qui anime Émilie refroidit Paul et son irritabilité. Il abaisse ses défenses et écoute le long silence de sa camarade. Elle respire profondément, calmement, comme pour aplanir cette alliance d’émotions furtives si douloureuses. Quelque chose la perturbe, la torture même, mais Paul ne saura jamais qu’un employer du père d’Émilie abuse d’elle depuis plus d’un an, et continuera jusqu’au suicide de celle-si à Noël 1911. Ce soir, elle restera près de lui jusqu’au coucher. Après, son bourreau la rejoindra dans le grenier au-dessus de la grange pour une longue et terrible séance de sévices innommables.

 

 

 

 

 

 

 

       

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 9

 

Le long chemin

 

 

 

  La Mercedes roule diligemment sur la route du Nord, suivie de "l'étrange ombre" qu'elle tracte sans peine. La chaussée s’avère parfois chaotique, mais la gaieté gagne le groupe de voyageurs. Il ne leur paraît pas être suivit, le temps est au beau fixe et leurs santés excellentes. La vive angoisse de la veille s’estompe et les jours avenirs semblent plus tranquilles. John conduire la voiture avec une grande dextérité. Il ne fait plus guère que quatre arrêts par jour.

  Le troisième jour, ils passent la nuit près d'Evreux, dans une large demeure bercée par le doux clapotis de son vieux moulin à eau. Là, un couple de vieilles personnes sans descendance les accueillent à bras ouverts. La propriété se délabre, et la nature reprend peu à peu ses droits. Un pommier pousse dans l'ancienne minoterie au toit éventré. Le sol de terre battue est à présent recouvert d'herbe verte, parsemée de fleurs diverses. L'aile ouest disparaît petit à petit sous un épais manteau de lierre, et la toiture, noircie d'une mousse brûlée par l'été, s'affaisse peu à peu au plus hauts des murs de pierre. 

  L'ancienne grange abrite la Mercedes et l'objet qu'elle transporte. Le couple d'anciens ne se montre pas curieux au sujet de la chose que véhicule les voyageurs. La solitude cohabite avec ces anciens meuniers. Rares sont les visites, et elles sont toujours les bienvenues. Les étrangers entrent dans la cuisine au sol calcaire, puis pénètrent en face dans le curieux corridor qui renferme l'unique escalier du bâtiment. Il s'agit d'une belle réalisation des maîtres charpentiers du XVI° siècle. Cette œuvre de chêne massif mesure deux mètres de largeur, et perce le plafond quatre mètres au-dessus du dallage. Ce passage possède une fenêtre ouverte sur une autre pièce, à l'Est. La vue donne sur une laverie, ou du moins un lavoir guère entretenu au sol de gravier blanc. L'équipage grimpe les marches qui miaulent sous leurs pieds. Une curieuse odeur de fraîche humidité baigne cette atmosphère des plus déroutante.  Paul dévisage de nombreuses fois son amie Anne, la suppliant d'un regard de quitter ce lieu singulier à outrance. Il est la proie d'une peur incompréhensible, une peur plus grande que celle de sa "mort" passée. Anne le prend sous son bras et l'accompagne pendant l'ascension. La chaleur de sa mère adoptive le rassure. Elle ne trouve aucun mot pour l'apaiser. Son sang se glace. Elle est parcourue de frissons de frayeur, mais cache ce sentiment aux autres qui ne ressentent pas moins cette même peur.     

  Après s'être installés dans leurs chambres respectives, les étrangers rejoignent leurs hôtes près de l'âtre du salon. Un souper inodore chauffe sur les fourneaux. Francis les attend, assit dans une chaise à bascule, en bourrant sa pipe d'un clair tabac aromatisé. Quatre sièges bas, Habillés d'un triste lin gris, sont posés en demi-cercle autour d'une petite table d'apéritif en pierre, sur laquelle attendent des verres poussiéreux et une antique bouteille d’hydromel breton de 1151. Jeanne, la femme de Francis, s'assoit sur un deuxième rocking-chair au coté de son mari. Ils se balancent de façon très synchrone, comme s'ils avaient répété ce ballet pendant des siècles. Ce mouvement très déroutant fait perdre l'équilibre aux quatre "invités" qui s'affaissent dans leurs assises, les paupières mi-closes. John doit pratiquement fermer les yeux pour se saisir de la bouteille, l'ouvrir et servir chaque adulte. Paul dispose d'une carafe d'eau pour se désaltérer au besoin. Ce dernier reste hypnotisé par la "danse" funeste des deux vieillards souriants. Il se sent comme un moustique prit dans la toile de deux vieilles araignées ridées. L'enfant perçoit un reflet noir, si noir et si brillant que parfois les pupilles des deux octogénaires s'effacent.

Après de brèves présentations, Jeanne questionne le bambin du groupe, incapable de lui résister.

 

-« Alors mon petit, que fais-tu avec ces gens?

-Je…Je voyage et j'apprends. Je suis l'élève de madame Curie et Anne. Exprime difficilement Paul, désorienté par ce mouvement cyclique de bascule.

-C'est bien petit, ajoute Francis, les voyages forment la jeunesse. C'est bien, c'est bien.

-Et tu apprends quoi, exactement? Interroge de nouveau la très vieille dame.

-Les sciences, les sciences et l'histoire, continue difficilement Paul.

 

  Marie et Anne restent muettes, espérant que le couple ne les apostrophe pas. Un sentiment de malaise général envahit chacun des voyageurs. La cheminée de cette pièce est construite à plusieurs mètres du mur du fond, illuminants les deux hôtes sur un fond d'ombres dansant de la façon la plus macabre qui soit. La vieille Jeanne interpelle Marie:

 

-« Et vous, votre époux ne vous marque-t-il pas ?

-Co…Comment savez-vous ?

-Son décès ? Et bien, ce genre de nouvelles va vite par chez-nous. C’était une bien triste nouvelle que la perte de ce grand homme, vous savez !

-Cela m’étonne fort !

-Quoi, demande Francis.

-Que ce genre de nouvelle arrive en Eure profonde ! »

 

  Les deux vieillards se regardent et esquissent un large sourire moqueur. Ils pouffent de rires même. Marie fronce les sourcils de mécontentement. Le mouvement de bascule des deux rocking-chairs stoppe net, de la façon la plus surprenante. Francis reste enfoncé dans son assise à fumer sa pipe d’ivoire ciselé, tandis que Jeanne se penche en avant vers Marie avec des yeux de braises.

 

-« Croyez-vous que le journal est réservé aux seuls "gens" de la ville ? Mon époux et moi-même lisons depuis bien avant votre naissance. Et vous seriez surprise de l’étendue de nos connaissances !

-J’ai déjà entendu cela quelque part, répond Marie.

 

  Paul baise la tête, sachant que cette phrase le désigne indirectement.

 

-« Et vous n’avez rien entendu. Vous devriez parfois réviser vos positions. Cet immobilisme dans vos choix vous portera de nouveau préjudice.

-Faites-vous référence à l’accident ?

-A la catastrophe, vous voulez dire ! Lance Francis qui reprend doucement son balancement, accompagné de Jeanne.

-Pas encore Francis, lance sèchement Jeanne, pas encore!

 

  Marie reste sans voix. Elle est estomaquée aux vues d’une telle "clairvoyance". Elle perd pied et ferme les yeux. Cette réflexion l’a "foudroyée" sur place. Le silence, souligné du seul grincement des chaises à bascule, pèse lourd sur les consciences des visiteurs. Chacun d’entre eux  ressent une grande part de responsabilité dans ces évènements récents. Paul n’a pas parlé de la sphère à Marie avant l’expérience tragique. Cette dernière a cédé sous les pressions du général Dumas, Anne et John ne s’y sont pas opposé malgré leur certitude qu’ils faisaient une monstrueuse erreur. 

  Paul, le plus près de l’ombre, frissonne soudain. Il jette discrètement un œil à l’arrière de la cheminée. Quelque chose suit cette conversation dans les ténèbres environnantes. Du moins, c’est ce que spécule Paul. Il croit percevoir même un murmure ininterrompu effrayant. Il glisse son verre près de la bouteille d’hydromel.

 

-« Une goutte s’il vous plait monsieur John ! Demande l’enfant.

 

  John s’exécute, sans objecter cette demande quelque peu inhabituelle venant de Paul. Le verre une fois remplis, l’enfant le boit d’un trait. Chaque adulte l’observe, les yeux écarquillés et la mâchoire tombante. Il repose son verre sur le bord de la table basse, tel un vieux loup de mer, puis s’enfonce dans son siège. Ses paupières papillonnent, puis il sombre dans un confortable sommeil éthylique que chacun des voyageurs aimerait partager avec lui. Les mains de Paul sont parcourues de spasmes nerveux. Anne, qui l’observe, a l’impression qu’il gratte quelque chose dans son rêve. Les légers mouvements s’accélèrent, devenant plus frénétiques qu’agités. Paul se réveille en sursaut avec un cri d’effroi, puis se rendort assommé par l’alcool. Anne le prend dans ses bras. Il s’apaise puis descend doucement dans les contrées de ses souvenirs, en compagnie de Juliette et Hubert, ses amis disparus.

  La conversation se poursuit. Les verres se remplissent de nouveau. Le souper, peu odorant, tarde à venir. L’hydromel coupe momentanément la faim des invités.

 

-« Pensez-vous que nous pourrions dompter un jour cette chose, demande maladroitement John.

-Dompter ? Insiste Francis.

-On ne dompte pas cet "engin", si engin il s'agit! On l’utilise, ou plutôt il nous aide tout simplement, affirme Jeanne, s'il le souhaite.

-Que savez-vous de cette chose, interroge Marie très curieuse.

-Nous savons ce qu’il y a à savoir, rien de plus.

-Connaissez-vous son mode d’emploi, questionne Anne.

-Bien sûr ! Tout comme vous madame, garantit Jeanne. »

 

  Les trois scientifiques s’observent, consternés. Ils ne comprennent pas cette réponse aussi énigmatique qu’étrange. John se risque à s’enquérir d’une explication plus claire.

 

-« Nous ne vous comprenons pas !

-Pourquoi chercher à saisir ce que l’on possède déjà ? Dit Francis, d’une voix roque.

-Nous vous avons aidé plus qu’il ne faut. Ajoute Jeanne

-D’où vous vient tout ce savoir ? Demande promptement Marie.

-Vous ne survivriez pas à ma réponse, affirme froidement Jeanne qui la lamine du regard.

-Nous comptons l’envoyer sur le nouveau continent, aux Etats Unis, ajoute John.

-C’est une bonne résolution, poursuit Jeanne. Ils ne sont pas en sécurité en europe.

-Ils ! Répète Anne. Pourquoi ils, et qui sont "ils" ?

-La chose et l’enfant. Leurs destins sont liés et les votre aussi, Anne et John. Jeanne ajoute : "Marie retournera la Manche, un autre travail l’attend pour dans trois cycles. Aux pieds des galets, vos chemins devront se séparer. Votre fuite elle devra assurer, car vos trois destins bientôt seront soudés. Du fin fond des abîmes vous vous relèverez, pour faire face à l’avenir auquel il faut vous préparer".

  Jeanne désigne nettement Paul, Anne et John. Marie ne quittera pas le territoire français, pas cette fois en tout cas.

  Ces révélations les perturbent. John sert de nouveau ses deux amies. Francis et Jeanne n’ont pas touché leurs verres. Un long silence ponctue la conversation. Les trois voyageurs s’interrogent sur la nature profonde des deux vieillards qui les accueillent. Un impénétrable mystère entoure cet endroit et ses occupants. Le chant de la rivière est si présent dans cette pièce aux murs épais.

  Aucun des trois voyageurs ne se rappelle quand la soirée s'est terminée. Ils se réveillent souffrant de graves céphalées dus à l'antique hydromel qu'ils ont absorbé la veille au soir. Paul ouvre les yeux dans les bras de sa mère adoptive. La pièce est délabrée. La cheminée se dresse fièrement sur un sol irrégulier aux dalles souvent brisées. Le mur du fond, douze mètres plus loin, est éventré, laissant passer la lumière d'une jolie clairière coupée par la rivière. Un immense chêne tri-centenaire domine la partie arrière de la maison. La fraîcheur matinale saisit les quatre voyageurs à la poitrine. Les deux fauteuils à bascules sont là, inertes et pâles comme la mort. La fenêtre du salon n'est plus. Les portes manquent également. John se redresse le premier. Il observe les six verres, posés sur la table basse de pierre blanche. Les deux bouteilles d'hydromel sont vides, mais les verres de Jeanne et Francis sont encore pleins et poussiéreux. John s'approche de l'uns des "rocking-chairs". Il le touche pour le balancer, et ce dernier se décompose et s'effondre en poussière. Paul se lève à son tour, suivit d'Anne. Sa peur panique l'a quitté. Ils se dirigent vers la cuisine. Les fourneaux sont oxydés, rongés par le temps. Une marmite gît sur les restes d'une ancienne plaque de cuisson. Elle est éventrée et est devenue le royaume des arachnides depuis bien des décennies. Le haut escalier de bois n'est que le fantôme du chef d'œuvre qu'il eut été dans un passé plus glorieux. Le vieux lavoir est envahi de ronces. Un pan de mur manque.

  Les quatre compagnons se retournent à leur voiture. Les bagages sont là.

 

-« Quel rêve étrange, lance Paul.

-Ce n’était pas un rêve mon jeune ami, réplique Marie. Les verres étaient là et vide. De plus, mon mal de tête me laisse supposer que je n’ai pas bu que de l’eau pendant cette curieuse soirée. Et s’est notre cas à tous. »

 

Anne ne dit rien. Elle se contente d’observer ce qui l’entoure, et de jauger la situation.

John poursuit :

-« Repartons, quittons ces lieux au plus vite. Nous mangerons sur la route.

-Oui ! Partons, reprend Paul en s’adressant aux deux femmes. Je cueillerais quelques pommes pendant le voyage. Ne perdons pas de temps.

 

Paul traîne Anne vers la Mercedes. La jeune femme parait ailleurs. John prend le volant sans plus attendre. Marie grimpe par le flanc gauche du véhicule et invite les retardataire à la rejoindre. Le moteur pétarade, produisant à l’arrière de la Mercedes un épais nuage blanc très odorant. La berline traverse la grange percée de part en part. L’objet, toujours suspendu à trois pieds du sol, heurte l’un des murs de pierres blanches. Une partie de la charpente s’effondre, entraînant avec elle un large pan de tuiles sombres. La Mercedes sort d’une vaste "bulle de poussière", et reprend son voyage interrompu la veille au soir. La haute berline fuit ces lieus, en direction d'Evreux. Le soleil brille fort, levant de légères volutes de vapeur par endroit. La nature paraît gaie, à l'inverse du soir précédent.

 

  La route se fait sans embûche. Ils roulent jusqu'au soir en faisant seulement deux poses. Ils stoppent pour dormir dans un village très animé. Les préparatifs de la fête annuelle vont bon train. Personne ne s'occupe des voyageurs ou de leur "bagage". Seul deux ou trois questions, vide éludées, se soulèvent et retombent aussitôt dans l'oubli général. L'orchestre et les réserves de cidre sont au centre des préoccupations de  chacun des habitants, petit ou grand.          

  Marie fait garer la voiture dans une grange excentrée. Les quatre compagnons de voyage se mêlent à la foule. Le soleil, bien bas sous l'horizon, illumine encore les nuages vaporeux d'un ciel rosé. Un grand feu irradie à la lisière des festivités. Un charolais est préparé sur une longue broche d'acier noir. De grands paniers de pommes, de prunes, d'abricots et de noisettes sont disposés sur les grandes tables qui cintres la piste de danse.

 

  Anne, Marie et John se mêlent à la foule. Ils désirent mettre entre parenthèses ce récent passé, chargé de sentiments aussi nombreux que singuliers. Les habitants les acceptent facilement. Des questions d'une rassurante banalité assaillent les nouveaux venus. Anne jette un regard en arrière. Elle observe Paul entouré de nombreux gamins de six à douze ans. Il est mal à l'aise. Il a perdu la "science" des jeux d'enfants, comme si une partie de lui-même était morte pendant sa noyade dans le lac du dolmen. Anne relâche son attention de Paul, le laissant à ses expériences avenir. Elle réintègre les conversations d'adultes, plus légères qu'à l'habitude.

 

  La fête bas son plein. Anne s'aperçoit que Paul est absent. Elle questionne quelques enfants. Une fille de son age l'a vu disparaître vers la grange dans lesquels sont parqués la Mercedes et l'objet. Anne entre par le grand portail grinçant. Elle fait le tour de l'objet pour surprendre Paul dans le cockpit, en vain. Elle discerne de la buée sur la vitre arrière droite de la berline. Elle ouvre la porte et voit Paul assit sur la banquette de cuir, tripotant la sphère antédiluvienne.

 

-« Ne-tu veux pas jouer avec tes nouveaux camarades? Demande la jeune femme.

-Je n’y arrive plus.

-Tu ne sais donc plus jouer ?

-Je n’ai joué qu’avec Juliette et Hubert seulement. Je ne m’amusais qu’avec eux. Et aujourd’hui, ils ont disparus. Je n’ai plus cœur à …

 Paul interrompt la conversation. Il fronce les sourcils et serre les lèvres. Anne observe un instant de silence lourd de significations. Elle inspire à pleins poumons, expire puis se lève et quitte ce lieu de méditation.

 

  Paul reste seul dans la pénombre. Il évacue son chagrin loin des festivités du village. Les rires des habitants et le tintamarre de l'orchestre inonderont les environs jusqu'à l'aube.

 

 

 

 

 

  Le voyage reprend. Paul est posé sur la banquette arrière. Il parait paisible. Le deuil est fait. Marie et Anne discutent du trajet transatlantique prochain. La décision finale du navire à emprunter reste contestée. Anne désire quitter l'Europe au plus vite, tandis que Marie veut attendre le lancement d'un paquebot, encore en construction, réputé insubmersible.

  A la suite de nombreux pourparlers avec John et Anne, Marie tranche. Ce sera le Titanic qui les emmènera jusqu'au nouveau monde. Le lancement et la première traversée de l'atlantique de ce somptueux navire sont prévus pour le mois de mars. Ils embarqueront dans neuf mois. En attendant ce départ, les quatre voyageurs prennent la destination de la Grande-Bretagne, via Le Havre et son port. Ainsi, John et Anne pourront initier Paul à la langue anglo-saxonne.

  Anne rappelle à son aînée les dernières paroles de la vieille Jeanne. L'entêtement de Marie est un risque non négligeable.

 

-« Souvenez-vous, madame, Jeanne vous a mise en garde. Votre inflexibilité nous fera prendre des risques inutiles.

-Fadaises ! Ce ne sont que des paroles de vieille folle, répond Marie très irritée.

-Une "Vieille folle" qui en sait plus sur nous que nous-même, ajoute John.

-Il suffit! La conversation est close! Nous partirons en Grande Bretagne, et voyagerons sur le Luxueux et insubmersible Titanic. Nous écarterons de la sorte tout risque de naufrage. »

 

  Anne et John observent un long silence. Cette décision uninominale les importune. Ils se sentent presque offensés. Enfin ! Il est inutile de contredire le chef d’expédition.

 

  John conduit toujours. La voiture contourne Evreux puis file vers Rouen où les attendent un bon dîner et de bons lits. Marie connaît une aubergiste conviviale, et surtout discrète. Après cette étape, il ne restera à l’équipage qu’une journée de route pour atteindre le port du Havre et ses petits paquebots transmanche. Le chemin de graviers blancs moussus s’étend comme un ruban interminable aux yeux de Paul qui n’a jamais voyagé jusqu’à ces derniers jours. Anne rejoint ce dernier sur la banquette arrière, dans la cabine. Il s’allonge et pose sa tête sur les genoux de la douce asiatique qui l’a adopté. John et Marie profitent de cette halte pour endosser leur lourd manteaux de peau, du renard pour la dame et du bison retourné pour le conducteur venu des Amériques lointaines. Ils enfilent également une paire de gants chacun, puis reprennent leurs places sur la banquette avant. Les "yeux" de la Mercedes s'éclairent, et le voyage reprend son cours. Marie caresse les cheveux de l'enfant qui ne tarde pas à s'endormir du sommeil du juste. La physicienne et l’archéologue entament un long débat sur la suite du voyage, et leur destination finale.

 

-« Je pense, Madame, que nous rapatrier tous les quatre aux Etats unis est la meilleure chose à envisager actuellement.

-Sur ce point, au moins, nous sommes entièrement d’accord, rétorque Marie d’une voix sereine.

-Par contre, reprend John, attendre neuf mois pour effectuer cette traversée transatlantique …

-N’est plus un sujet de discussion entre nous trois, n’est-ce pas, affirme sèchement Marie qui fusille son compagnon du regard.

-Bien, soit ! Et les suites de l’étude, comment allons-nous procéder ?…

-De la meilleure des façons mon Ami, de la meilleure des façons ! Finit par dire Marie qui sourie à présent.

 

  John et Marie se concentrent sur la route. De multiples scénarios animent les pensées des quatre voyageurs. Les kilomètres défilent inlassablement. La nuit est totale. La campagne s’illumine par endroits. Ils approchent de Rouen et de l’auberge providentielle qui attend là.

  Le tacot stoppe dans les jardins luxuriants d’une imposante demeure datant du XVII° siècle. La bâtisse de pierre blanche, aux toits sombres, appartient à l’amie de Marie. Ce personnage haut en couleurs les accueille sur la terrasse sud, coté jardins. C’est une grande jeune dame, fine et fort distinguée. Veuve depuis une demi-décennie, elle tient cette auberge de luxe d’une main de fer dans un gant de velours. Sans enfants, elle est ce que la bourgeoisie française fait de mieux en matière de convive et d’hôtesse de prestige. De bon goût et très raffinée, Il n’est pas rare que la noblesse et les grandes fortunes parisiennes fassent appel à cette dame pour agencer et décorer leurs intérieurs et jardins les plus prestigieux. Ce don, qui lui vient de sa mère, a été affiné en Chine pendant de nombreux voyages, en accompagnant son défunt mari. Depuis, elle ne retourne plus en asie. La jeune veuve, maintes fois cocufiée pendant son mariage, avec des partenaires exclusivement chinoise, voue une haine féroce à l’encontre des femmes asiatiques. Elles représentent le symbole d’une humiliation perpétuelle durant son union. Ce sentiment c’est estompé avec le temps. Très fortunée et libre, elle profite de la vie pleinement à présent.

  Marie ouvre la marche, suivie de John. Anne et Paul sont en retrait, dans l’ombre. L’enfant se réveille à peine.  

 

-« Bonsoir Gwenaëlle, comment allez-vous ma chère amie, demande Marie.

-Comme à l’accoutumé, très bien ! Et vous, vous m’avez l’air fourbue par votre voyage.

-Et il en est ainsi ! Mais laissez-moi vous présenter mes amis.

-Vos ? Mais je n’en vois qu’un !

-Les autres arrivent, reprend Marie. Voici John, un collègue géologue et archéologue qui nous vient d’Amérique du Nord.

-Oh ! Je suis ravie de vous rencontrer monsieur. Marie ne m’emmène jamais personne, et cela me navre sincèrement. Elle côtoie tant de personnes cultivées et savantes! Cela sera, pour ma part, un réel plaisir de converser avec vous. Notre… Oh ! Mais, suis-je sotte ! Vous êtes éreintés et frigorifié mon cher ! Entrez donc.

-Rafraîchi tout au plus ! Je suis également très heureux de vous rencontrer enfin, madame ! Marie m’a tant parlé de vous. 

-Tient donc ! » Gwen esquisse un sourire malicieux.

 

  Les deux arrivants et leur hôtesse entre dans un grand boudoir. Gwenaëlle referme momentanément la porte vitrée. Elle débarrasse Marie et John de leurs pardessus. Ces derniers posent leurs valises dans un coin de cette somptueuse pièce. La tapisserie tissée, ainsi que l’étoffe des chaises et fauteuils arborent des scènes en couleurs pastelles. Le crème et le doré dominent l’ensemble. Le parquet, en bois rares, est orné de tapis d’orient.

L’âtre en marbre rose couve un petit feu de cheminée très apprécié des voyageurs. Une belle horloge, parée d’un nu de femme en bronze, indique l’heure aux utilisateurs de cette pièce. Les chandeliers teintent délicatement les volumes de l’endroit.

  Une femme de chambre, accompagné du maître d’hôtel entre dans la pièce. La servante se saisit des affaires et les emmène dans des chambres prévues à cet effet. Le major d’homme repart avec les consignes pour la cuisine et le service.

  Marie et Gwenaëlle discutent des conditions d’hébergement trop luxueuses au goût de la physicienne. Gwenaëlle, elle, ne peut s’empêcher d’observer le bel homme qui étudie la décoration de l’endroit. Marie sent qu’une compétition va naître entre Anne et la maîtresse des lieux, dont l’enjeu sera toute l’attention de John et plus si affinité.

  Deux ombres approchent de la porte à petits carreaux. Marie ouvre aux deux derniers "rescapés". Paul entre le premier. Gwenaëlle se penche vers ce dernier pour l'accueillir. Les enfants la fascinent, elle qui n'a pu en avoir.

-« bonjour mon enfant ! Comment va ce petit voyageur ?

 

  Aussitôt, la silhouette d'Anne se dessine, puis se colore à la lumière des chandeliers. Gwenaëlle relève les yeux vers le visage de celle qu’elle considèrera, plus tard, comme une intruse.

  La maîtresse des lieux se redresse. Son visage fait face à celui de la princesse d’Orient. Ses yeux noircissent et ses sourcils se froncent. Anne ressent cette animosité sans la comprendre. Elle ne connaît pas cette personne dont elle ignore l’origine de ce profond mépris. Anne est prise de vertiges. John la saisit à la taille pour ne pas qu’elle s’effondre. Gwenaëlle plisse les yeux tant cette scène l’irrite, comme si une violente rage de dents l’agressait à l’instant. John sera sa chose, cette nuit ou celle d’après.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 10

 

Duel de Femmes

 

 

 

  Gwenaëlle donne trois chambres : une pour Marie, au second étage, une pour Anne et Paul, au troisième et une pour John au premier aux cotés de la sienne. Ainsi, elle compte séparer et éloigner Anne et John, géographiquement pour commencer.

  Anne, assise sur l’une des chaises, se remet de son émotion. Elle fronce les sourcils, dès qu’elle envisage la manœuvre de leur hôtesse. Elle retient ses mots, par égard pour Marie. Paul est trop exténuer pour comprendre. Il monte les larges marches de pierres, tel un zombie. Il se tient à une main courante en bois verni, tenue par de fines barres de laiton sculptées. Il rejoint le troisième palier tapis de vert et or, puis la chambre bleue, et enfin son lit sur lequel il s’écroule de fatigue. Deux domestiques ont déjà pris en charge les bagages de Marie et de John. Gwenaëlle laisse à Anne le soin de véhiculer ses propres valises et celles de l’enfant, prétextant, un petit sourire aux lèvres, qu’il ne reste plus de personnel disponible pour l’heure.

  Anne entre dans sa chambre, lourdement chargée. Paul dort à poins fermés. Elle le couvre d’un lourd et chaud lainage, lui retire ses chaussures, et retourne fermer la porte restée à demi ouverte. Elle atteint la poignée, et là, elle saisit les bribes d’une invitation à dîner. Gwenaëlle convie Marie et John à sa table. Elle propose de prévenir elle-même Anne, restée en haut. Les deux voyageurs descendent se restaurer. Anne attend à sa porte la venue de sa rivale. La maîtresse de maison fait mine de monter pour donner le change, puis redescend sans se soucier de ses deux autres convives.

  Anne est folle de rage. Elle fait un brin de toilette, se glisse dans une de ses plus belles robes, puis rejoint le reste de ses compagnons au rez-de-chaussée.

  Marie et John se sont assis près de la cheminée, à l’une des tables de la salle à manger. Gwenaëlle les retrouve, quinze minutes plus tard :

 

-« Ah ! Mes chers amis ! Nous allons pouvoir enfin manger. Vous devez être affamés ?

-Effectivement, répond Marie. Mais où sont Anne et Paul ?

-Ils sont couchés. Paul doit déjà dormir, et votre jeune Amie désirait s’allonger.

-J’ai changé d’avis », poursuit Anne avant que sa rivale n’ait eu le temps de finir sa phrase.

 

  Gwenaëlle se retourne vers Anne qui entre vêtue de façon très séduisante. Ses yeux lancent des éclairs de haine vers cette intruse que son amie lui impose.

 

-« Excusez-moi pour cette inconstance ma chère Gwenaëlle, mais ma faim surpasse ma fatigue. » Anne lui sourit à son tour. «  J’ai donc décidé de laisser dormir notre "ange", et de ne pas vous priver de ma présence.

-J’en suis ravie, répond Gwenaëlle qui préfèrerait s’étrangler avec une mie de pain.

-Rejoignez-nous, demande Marie. Nous avons tant de chose à nous raconter !

-Oui ! Tant de choses, marmonne John qui ressent un malaise.

-Maxime ! » Gwenaëlle frappe par deux fois dans ses mains.

 

  Le maître d’hôtel apparaît dans la seconde. C’est un homme petit et rondouillard. Son visage est celui d’un être soumis et brimé. Il approche.

 

-« Oui madame ! Vous désirez ?

-Le repas ! Et vite ! Nous attendons ! » "Gwen" est irritée.  Marie la décrispe et lui demande de ses nouvelles.

-« Allons ma chère, détendez-vous ! Oubliez vos soucis pendant ses instants de retrouvailles.

-Oui, acquiesce Gwen, vous avez sûrement raison. L’heure est aux nouvelles, il est si rare de recevoir de vieilles amies telle que vous. A dire vrai, il ne me reste que vous. Il est très difficile de fréquenter des couples lorsque l’on est une jeune veuve comme moi.

-Je vous comprends, répond Marie.

-Et vous ! Que me vaut ce plaisir de vous recevoir ici ? Et combien de temps restez-vous ?

-Nous partirons demain à l’aube.

-Si tôt ! C’est impossible ! Vous devez rester ! Aux moins quelques jours !

-En fait, ma chère, nous transportons un…Ballon expérimental très important, et tout ceci dans le plus grand secret. Son volume ne passera pas inaperçu dans votre parc.

-Qu’à cela ne tienne ! Parquez donc votre véhicule et votre chargement dans ma grange. Elle est entièrement close et presque inviolable. Je vous confierais même la seule et unique clef. Allons, je vous en pris.

-Et bien…Marie hésite.

-Nous devrions nous conformer au plan initial, lance Anne.

-D’un autre coté, ajoute John, nous pourrions faire le point sur notre situation.

 

Anne lui jette un regard froid. Elle serre les dents, espérant que Marie approuvera un départ rapide. Même si John a entièrement raison, elle veut quitter ce lieu où elle se sent en infériorité. Les manigances et l’habileté de Gwenaëlle font peur à la jeune asiatique. S’ils passent plus d’une nuit en cet endroit, la maîtresse des lieux arrivera à ses fins, et elle le sait. Marie réfléchit quelques secondes. Elle finit par trancher :

 

-« Bon ! Vous avez tous les deux raison. Il nous faut quitter le territoire au plus vite, et faire également le point. Nous cacherons le ballon dans la grange et resterons deux jours pour analyser nos diverses informations. »

 

  Anne décide alors de respecter sa parole à l’égard de Paul. Elle ne révèlera pas son lien énergétique ou spirituel avec l’objet, même si cela les mène dans une mauvaise direction.

 

-« C’est entendu, ajoute John, nous restons deux jours. Nous partirons à l’aube du troisième. »

 

  John est réjoui. Il va pouvoir approfondir ses relations avec la charmante et désirable Gwenaëlle. Son aventure, avec Anne, le soucie beaucoup. Il ne sait plus si est attaché à elle suite au choc de l’accident de Saint Patrick d’Auray, ou bien parce qu’il l’aime tout simplement. La chaleur de ses rapports avec cette dernière s’est amoindrit depuis la mort de Jules et la totale prise en charge de l’enfant par la jeune femme. Cet amour maternel, qui les lie à présent, gène John dans sa démanche de séduction à l’égard de Anne. Gwenaëlle est veuve, sans enfant et désireuse d’entretenir une relation torride avec lui.

  Anne se sent hors jeux. Elle ne comprend pas la réaction de John, qui est en l’occurrence un homme bien. Il l’évite, l’ignore presque !

 

-« Alors Gwen, reprend Marie, quelles sont les nouvelles ici. Avez-vous  rencontré de nouvelles têtes. Quels sont les potins actuels ?

-Depuis quand vous intéressez-vous aux commérages, Marie ?

-Je m’informe, voilà tout !

-Et bien, j’ai séjourné à Paris pendant deux mois, pour la conception d’un jardin. Je suis revenue depuis deux mois à peine.

-Et plus récemment, interroge Marie ?

-Oh ! Vous désirez des informations qui se rapporteraient à votre voyage actuel.

-Oui, précisément, affirme Marie.

-Et bien, demain je ferais visiter Rouen à notre Ami John, et je collecterais des renseignements. Qu’en pensez-vous John, n’est pas une excellente idée que voilà ?

-oui ! J’en conviens. Marie et Anne étudieront notre itinéraire futur pendant ce temps là. N’est-ce pas mes Amies ? 

-Oui ! Oui ! Nous étudierons, répond froidement Anne. Allez donc visiter la ville avec notre hôte, c’est une très bonne idée. »

 

Le ton sarcastique de Anne n’échappe à personne. Gwenaëlle sourit en son fort intérieur. Elle tremble de joie à l’idée de posséder John pour quelques nuits ; et plus qui sait ? Marie se moque complètement de cette rivalité qui oppose ses deux amies. Elle est bien trop fatiguée de ce voyage pour mesurer les risques que cela implique. Si John et Anne partaient d’ici en mauvais termes, cela pourrait compromettre le devenir de la mission, de l’objet et de Paul.

 

  Le repas se termine tardivement. Anne est la première à monter se coucher. Elle a plus de chemin à parcourir jusqu’à son lit. Elle rejoint le grand couloir, entre dans la chambre et se déshabille. La petite cheminée est restée éteinte. Paul dort. Ses membres sont assez froids. Anne allume le bois, elle ouvre son lit puis y couche Paul qu’elle a déjà mis en tenue de nuit. Elle se blottit contre lui et le réchauffe. Il ne s’aperçoit de rien, si ce n’est que l’apparition d’un bien être inconnu jusqu’alors. Il n’avait jamais partagé un lit avec quiconque. Anne observe les étoiles qui tournent lentement au-dessus d’eux. En contemplant ce spectacle derrière la fenêtre, toutes ses pensées convergent  vers la voie lactée. Ses yeux se ferment sans qu’elle ne s’en rende compte, elle rêve.

 

  Marie prend congé de ses amis, puis retourne dans sa chambre où elle se couche sans tarder. Gwen et John prennent un digestif. Ils discutent des relations entre hommes et femmes.

 

  Une fois totalement seuls, et après quelques verres, la conversation devient plus coquine. Ils se surprennent à parler de sexe, et de leurs goûts respectifs. Leurs expériences jumelées aménagent un terrain de jeux très étendu. La jeune veuve  dégrafe peu à peu les boutons de sa robe noire, et de son chemisier blanc. John est excité par le comportement érotique de son interlocutrice. Elle lui saisit la main, et la glisse sur sa cuisse d’ivoire, jusqu’à son bas ventre. Il sent la fine dentelle de la lingerie de Gwen. Son rythme cardiaque s’accélère. Il transpire légèrement. Elle lui caresse la cuisse, et remonte ses doigts fins sur les boutons de son pantalon. Elle le masse doucement, ouvre la fermeture et glisse ses phalanges sur les parties intimes de John. Seuls, dans la salle à manger éclairée par les seules flammes de l’âtre, Gwenaëlle pose un genou à terre, puis le second, et entame une longue et gourmande fellation dont elle a le secret. John la tient par la chevelure, emprunt de plaisir et de honte à la fois. Après plusieurs minutes, il est secoué par de violents spasmes. Elle relève la tête, puis essuie le coin de sa bouche. Ses yeux expriment une volonté démoniaque de le posséder. Ils estiment nécessaire de mettre en pratique ces théories, partiellement testées. Gwen est trop déterminée, et John trop ivre pour remettre en question cette décision dangereuse. Il ne voit rien venir. Ils montent l’escalier jusqu’à l’appartement de Gwenaëlle, et disparaissent derrière la porte. La veuve noire vient de capturer sa proie. Il va subir l’appétit féroce de cette dernière.

 

  Marie, Anne et Paul dorment déjà. Anne rêve, chose étrange dans une telle situation. Elle sourit de béatitude. Elle flotte dans l’espace. La galaxie devient petite, et Anne contemple l’univers si vaste et si lumineux. Elle sent soudain une présence connue. C’est Paul qui l’accompagne. Il se trouve à ses cotés. John est absent, comme effacé de cette réalité. Il n’a pas d’existence propre. Il est mis entre parenthèses.

  Dans le lit, la sphère brille discrètement. Paul la tient dans sa main, et Anne la  recouvre de la sienne. Les doigts des deux êtres se fondent pour ne former qu’une seule main. Une aura rouge entoure les deux dormeurs. Ils deviennent transparents, puis disparaissent dans le silence le plus complet. Les draps retombent sur un matelas vide de tout occupant. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 11

 

 

La douloureuse rupture

 

 

 

 

   Le coq chante. L’aube approche à grands pas. Une fine rosée d’été se pose sur le parc de l’auberge. Marie gare la Mercedes et l’objet dans la grange du domaine, pendant que Anne et Paul prennent leur petit déjeuner ensemble. Elle sort le véhicule de Gwenaëlle, une De Dion Bouton de 1908 rouge vif et blanche. Elle la parque sous un gros chêne vert, à l’ombre.

 

 

  Gwen et John, à peine endormis, se réveillent au son des moteurs pétaradants. Ils se lavent et s’habillent rapidement, ne s’échangeant aucun parole et que très peu de regards. De simples regards de satisfaction, et de complicité impure. John présente des marques de griffures dans le dos et sur le torse. Les ongles de sa partenaire l’ont profondément marqué. Certaines déchirures de l’épiderme sont déjà violettes, surtout au niveau des pectoraux. Là, les griffes de Gwen se sont carrément plantées. Les empruntes de la tigresse commencent à cicatriser.

  Gwen descend, tandis que John regagne sa chambre. Il allume la cheminée, puis s’assoupit dans un confortable fauteuil Louis Philippe de cuir vert anglais. Il ronfle, la tête en arrière, ses chaussures délassées et sa chemise boutonnée de travers. Ses plaies le font souffrir.

  Gwenaëlle la conquérante apparaît dans la grande salle à manger, un sourire de ravissement aux lèvres. Elle salut Anne et Paul. Paul la considère, froid et inquisiteur. Il ne lui répond que par un léger signe de la tête, un rien méprisant. Gwen, plus que stupéfaite, s’adresse à Anne :

 

-« Je constate que vous l’avez rallié à votre cause, n’est-ce pas ? Vous ne l’avez pas digéré !

-Plait-il, madame ?

-Votre garçon ! Pourquoi me dévisage-t-il de la sorte ? Vous l’avez informé de…

-Non ! Non ! Non ! » Anne arrête immédiatement sa jeune rivale. « Je ne parle pas de ce genre de chose à un enfant de son âge. De plus, cela ne regarde aucune personne qui ne soit impliquée directement. Ne le pensez-vous pas ?

-Si ! Bien sûr ! Mais quand même, il me juge. Je le sens…

-Il vous juge, sans aucun doute ! Il n’a besoin de personne pour se forger une opinion objective et solide.

-Mais ! Il n’a qu’une dizaine d’années !

-Onze, précise Paul.

-Oui, onze ! Confirme Anne qui s’amuse à présent.

-Peut importe, reprend Gwen! Les enfants de son age ne sont pas capables de…

-Les autres, peut-être ! Mais lui, il peut vous jauger, vous juger et décortiquer votre âme en un instant. Vous êtes transparente pour lui ! Nous le sommes tous ! Inutile de porter un masque avec Paul ! C’est une pure perte de temps. N’attendez pas non plus de pitié de sa part, il l’ignore totalement. »

 

  Gwenaëlle recule d’un pas. Elle regarde Paul, qui la fixe intensément dans les yeux. Le regard de ce dernier lui paraît perçant, pesant, incisif et sans indulgence aucune. Elle se sent comme nue, au milieu d’une grande foule d’inconnus.

 

-« Mais c’est un petit monstre cet enfant ! »Lance Gwen.

-Je me demande, répond Anne, qui de vous deux est le monstre. Celui qui ne pardonne pas, ou bien celle qui faute en toute connaissance de cause. Si au moins vous éprouviez du respect à l’égard de John… C’est un homme bien, pas un jouet.

-Qu’en savez-vous ? Peut-être aime-t-il qu’une femme joue avec lui ?

-Lui avez-vous demandé ?

-Nous avons joué, toute la nuit !

-A-t-il eu le choix, rétorque Anne.

-Je n’en sais rien ! Et je m’en fiche totalement. Lorsqu’il en aura assez, il partira comme les autres.

-Quitte à tout lui faire perdre entre-temps. Lui lance Paul.

-Tu n’es qu’un gamin ! Tu ne connais rien du monde des adultes.

-C’est presque vrai ! Répond l’enfant. Et le peu que je connais, des gens comme vous, est si moche et répugnant que je n’en parlerais pas, même à mon pire ennemi. Vous êtes une…chose. Je n’arrive même pas à vous qualifier madame. »

 

Gwen est médusée. Elle perd pied. L’estocade fut rude. Elle disparaît en cuisine, pour retrouver ses esprits.

 

  Marie revient à la table de deux "voyageurs". Paul et Anne conversent, comme si rien ne venait de se passer avec Gwen. La doyenne reprend un chocolat chaud, et rompt un croissant au beurre pour le déguster tout en discutant.

 

-« Alors mes Amis, avez-vous bien dormi ?

-Comme des anges, répondent Anne et Paul en cœur qui se regardent en souriant.

-Aujourd’hui, nous devons faire le point sur nos réserves, nos besoins à venir, et sur la façon d’embarquer pour le Royaume Uni, annonce Marie.

-Oui ! Insiste Anne, et tout ceci pendant que votre Amie et John iront glaner des informations.

-Exactement ! Cela me parait parfait. Je viens de garer notre véhicule dans la grange. Elle est complètement close. J’en garde la clef.

-N’y a-t-il pas un double, demande Anne qui reste soupçonneuse.

-Je ne pense pas ! Gwen n’est pas curieuse ni malhonnête. Son vice unique reste avant tout le…Comment vous le dire devant Paul ?

-Le sexe, Les hommes, la bagatelle, la luxure poursuit Paul.

-Oui ! Les hommes, confirme Marie.

-Vous le saviez, affirme Anne, et malgré cela, vous nous avez emmenés ici.

-Heu…Oui ! Vos relations avec John se sont gelées récemment. Il se posait beaucoup de questions à ce sujet.

-Et ? Demande Anne.

-Et cette épreuve est une excellente remise en question pour lui comme pour vous. Si c’est l’amour qui vous a uni la première fois, vous vous retrouverez dans de meilleures circonstances encore. Gwen n’est pas celle qu’il pense. C’est un vampire, une mangeuse d’homme. Il ne représente qu’un trophée, et elle s’en lassera vite. Elle jouit pleinement de son veuvage.

-Cela durera assez longtemps pour nous séparer. A l’aube du troisième jour, nous partirons avec Paul. Nous nous conformerons à ce plan, pour la sécurité de Paul.

-La sécurité de Paul ?

-Souvenez-vous des paroles de la vieille Jeanne, et des constats que nous avons faits jusqu’ici. Paul a une influence sur l’objet ! Ils sont liés ! C’est indéniable ! Si quelqu’un veut la chose, il prendra également Paul qu’il traitera comme un ras de laboratoire. Et ça, je ne le veux pas.

-Bien, ma chère. Si votre décision est prise, j’informerais John de la nature exacte de sa partenaire.

-Non ! Laissez-le agir. Il est grand, et doit assumer ses choix. Ne lui forcez pas la main. Il me le reprocherait plus tard. Si je dois le perdre, je préfère que ce soit déjà fait.

-Tôt ou tard il vous reviendra.

-Ce choix lui appartient. Cela doit venir de lui.

-Cette politique est dangereuse, ajoute Marie.

-Pour qui ? Demande Paul, qui suit cette conversation avec grand intérêt.

-Pour…Pour tout le monde ! La mission pourrait être compromise.

-Nous économiserons un titre de transport pour l’Angleterre puis pour les Etats Unis. Précise Anne, avec ironie.

-Je vous trouve piquante, acide même.

-Ecoutez Marie, intervient Paul, suivez mon exemple: ne vous en occupez pas. Si quelqu’un intervient, d’une façon ou d’une autre, cela envenimera la situation, rien de plus. »

 

  Marie se lève, vexée par les paroles castratrices de l’enfant. Elle rejoint l’escalier, puis monte à sa chambre. Paul se retourne vers Anne.

 

-« Ai-je été discourtois ? Si c’est le cas, je cours de ce pas m’en excuser.

-Non ! Non, mon jeune Ami. Ta franchise peu paraître brusque, mais moi je l’aime. Ton cœur est pur, préserve-le !

-Et bien, dans ce cas, reprenons un croissant, c’est la patronne qui régale, lance l'enfant joyeux ! »

 

  Anne sourit. Elle se sent en sécurité avec Paul, plus qu’avec quiconque.

Gwenaëlle jette un oeil dans la salle à manger. Elle constate que Marie est partie. Elle file au premier étage et entre dans la chambre de John. Ce dernier ronfle sur le fauteuil de son défunt mari. Elle le secoue. Il ouvre un œil. Elle lasse ses chaussures, puis déboutonne sa chemise pour la remettre droite. Arrivée au pantalon, elle dégrafe celui-ci et caresse son nouveau partenaire.

  Après trente minutes de réveil en douceur, Gwen et John sortent enfin de la chambre. Il descend, puis passe quelques minutes dans le jardin avant d’aller se restaurer. Il prend de grandes bouffées d’air pur. Sa tête et ses membres lui paraissent engourdis. Il est comme anesthésié par la douleur. Il entre dans la salle à manger par les portes vitrées qui mènent au jardin, coté Est. Il s’assoit avec Anne et Paul qui profitent pleinement de cette belle matinée ensoleillée.

 

-«Bonjour, dit-il timidement.

-Bonjour, répondent joyeusement ses interlocuteurs. 

-Vous m’avez l’air bien joviaux, ce matin. Constate John.

-Si vous saviez ! Lance Paul.

-Savoir quoi ?

-Nous avons dormi du sommeil du juste, reprend Anne.

 

  Cette phrase rappelle à John qu’il n’a dormi que deux heures au mieux. Gwen ne lui a laissé aucun répit. De plus, son torse le gratte énormément. Les cicatrices infligées dans la nuit restent douloureuses. Il pose son séant sur la chaise restée vacante après le départ de Marie. Anne appelle une serveuse.

 

-« Mademoiselle !

-Oui madame ?

-Notre Ami aurait besoin d’un café bien séré, ainsi que de viennoiserie pour reprendre des forces. Il va en avoir besoin ! Lance Anne sur un ton ironique. »

 

  John la regarde, intrigué par cette phrase, puis gêné lorsqu’il la comprend. Il tente de s’expliquer :

 

-« Ecoute Anne, je voudrais te parler…En tête-à-tête !

-Tu as toute mon attention ! Réplique-t-elle.

-Heu…Pas devant Paul, cela ne le concerne en rien !

-Il sait déjà ce, ou celle, qui nous sépare à présent.

-Lui en as-tu parlé ?

-Certes non !

-Alors comment… ?

-Tu oublis que tu parle de Paul ! Il l’a sentit, rien de plus.

-En avez-vous discuté ? Interroge John.

-C’est inutile ! Je connais sa position. Il l’a exprimé à ta nouvelle conquête.

-Vous en avez parlé à Gwen ?

-Gwen ? Demande Anne. Tu l’appelles par son petit nom ! Et bien !

-Avez-vous abordé ce sujet avec elle ?

-Non ! Répond très catégoriquement Paul. C’est elle qui nous a accosté, ce sujet aux lèvres. Et je lui ai donné mes impressions la concernant, sans omettre de détail.

-L’as-tu vexée, Paul ? John est soucieux.

-Ne vous inquiétez donc pas ! Je l’ai juste…laminée ! Précise Paul.

-Mais de quel droit ? John s’énerve.

-Madame Gwenaëlle a insulté mon intellect. Je n’ai fait que répondre en règle  à son attaque franche et directe!

-Elle a quoi ?

-C’est une vipère ! Elle va vous…

-Chut ! Anne stoppe l’enfant avant qu’il argumente sa prise de position.

-Laisse le finir ! Lance John. Je veux savoir…

-Non ! Insiste Anne. Tu es adulte. Tu es un homme bien. Tes choix t’appartiennent. Je ne veux pas que nous t’influencions. Si tu es heureux avec elle, alors j’en suis heureuse pour toi ! La conversation est close !

-En es-tu sûre ? Questionne John.

-Je ne cultive pas l’amertume, répond Anne, et Paul pense de même ! N’est-ce pas Paul ?

-Tiens donc ! Réplique l’enfant. »

 

  Anne se tourne vers son protéger, ou du moins, celui qui la protège à son insu :

 

-« Paul, murmure-t-elle, tes facultés nouvelles, ou si tu préfère, tes dons révélés doivent servir à faire le bien autour de toi. Sans grandeur d’âme, ils n’ont que peu de valeur et te perdront tôt ou tard. Ton nouvel objectif est de t'enquérir de la sagesse des "anciens". La puissance n'est rien sans sa maîtrise. Rappelle-toi de l'objet, et de ce que nous avons fait sans maîtrise. Les catastrophes arrivent plus vite qu'on ne le soupçonne. »

 

 John entend la leçon prodiguée à Paul. Il n’en saisit pas l’étendue, mais ne s’aventure pas à s’enquérir d’une quelconque explication. Anne reprend la précédente conversation :

 

-« Bien ! Passons à des choses plus intéressantes ! Qu’allez-vous faire aujourd’hui, avec ta…nouvelle Amie ?

-Tu veux dire : notre nouvelle Amie ! Ajoute John.

-Si cela te fait plaisir, nous l’appèlerons "notre nouvelle Amie". Es-tu d’accord, Paul ?

-Oui ! Confirme l’enfant, d'un air solennel.

-Nous allons glaner des informations, reprend John assez mal alaise.

-Dans quel but ? Interroge Anne.

-Jules était un militaire respecté et haut placé, malgré ce qu’il a voulu nous faire croire ! Poursuit John. N’oubliez pas qu’il était agent de liaison, voire plus ! Ses complices, d’après tes dires Paul, pourraient nous rechercher ! Ils nous ont peut-être précédés. 

-Vous avez raison, John. » Paul réaffirme cette information. « Il n’était pas seul, il me l’avait avoué juste avant l’accident.

-Bien ! Je pense que cette collecte sera utile. Continue Anne. Espérons qu’elle sera fructueuse !

-Et vous, qu’allez vous faire pendant ce temps ? Demande John.

-Nous y réfléchissons ! Assure Anne. Nous ne sommes pas fixés. Marie doit nous donner son avis.

 

  John reste dubitatif. Il entame son déjeuné. La serveuse dépose les viennoiseries manquantes. Les deux complices prennent congé.

  Une fois seul, John est rejoint par Gwen qui attendait derrière le lourd rideau qui masque les portes des cuisines. Elle s’assoit au côté de son nouvel amant.

 

-« Alors ?

-Alors quoi, répond John ?

-Que t’ont-ils dit ?

-A quel sujet ?

-Nous ! Nous, évidemment ! Lance Gwen, anxieuse. Que pensent-t-ils de notre relation ?

-Ils ne s’en soucient gère ! Nos problèmes actuels sont bien plus lourds à gérer.

-Le petit m’a presque insulté ! Te rends-tu compte ?

-Presque ! Comme tu viens de le préciser ! Il sait nuancer la tournure de ses phrases à son avantage.

-Mais qui-est-il ?

-Un enfant "surdoué", qui a perdu toute sa famille, ses amis et le reste de son village à cause d’une expérience qui à mal tournée.

-Une de vos expériences ?

-Oui…

-Oh !... Je comprends à présent. Je garderais "un profil bas" dès cet instant.

-Il n’est pas nécessaire de…

-Non ! Non, j’insiste !

-Pourquoi ?

-Je ne désire pas passer pour la pomme pourrie du groupe. Le comprends-tu ?

-Oui ! Bien évidemment ! Mais, comme je te l'ai déjà confié, ce ne sera pas nécessaire. Tu ne fais pas parti du groupe! Et en ce qui me concerne, j'en serai peut-être exclu sous peu.

-Mais!... Ils ne peuvent pas t'évincer de la sorte.

-C'est moi qui m'efface lentement, pour vivre ma passion avec toi!

-Notre relation nuit-elle tellement à ton travail.

-Oui!

-Oh! Je vois…

-Non, tu ne peux comprendre les sentiments qui m'habitent en cet instant et depuis "l'accident".

-Tu souffres à tel point…

-Je, je…Oublie cela! Ce ne sont pas tes affaires. Cela ne regarde personne! Je reste seul face à ma conscience, mes doutes, mes peurs, et mes convictions s'il en reste quelques résidus. Je me dois maintenant d'équilibrer cet amalgame.

-Mais…Insiste Gwen.

-Le débat est clos! Affirme John. »

 

Il se lève, puis retourne dans sa chambre. La jeune veuve reste seule, une fois de plus. Elle se lève, puis regagne sa chambre à son tour. Elle se prépare. John et Gwen quittent la propriété vers neuf heures et trente minutes. La De Dion pétarade loin sur la route pavée. Le bruit s'estompe lorsqu'elle disparaît derrière un arbre imposant, dans un virage lointain.

Marie s'isole dans un boudoir, afin de mettre en place le prolongement du voyage. Anne et Paul disparaissent dans la grange.

 

Vers treize heures, les deux amants reviennent de leur excursion matinale.    

  

 

 

 

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J'kaz !
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Mercredi 07 Mars 2012Poster un commentaire

 

Après 19 ans d'une vie merveilleuse avec ma muse, mon épouse Caroline C. Mont-Blanc, cette dernière m'a quitté pour un monde meilleur le dimanche 9 mai 2010 à 11h du matin. Son cœur c'est arrêté et je n'ai rien vu venir! Ceci est la raison de mon manque d'enthousiasme à publier et de mon abandon quant à devenir un jour auteur pour l'industrie du cinéma. L’inspiration ne m'a pas quitté, mais mes projets de vie ont été révisés. L’aventure "cinéma" ne me tente plus sans elle, ou du moins, je ne me fatiguerais pas à  essayer d'ouvrir une quelconque porte. 

Je republierais la suite de "naufragé de l'ombre" et de la série "TTT" lorsque l'envie me prendra. 

J’ai bien d'autres histoires cachées dans un tiroir, mais je les réserve pour autre chose. 

 

Chacune des publications sont à la mémoire de Caroline. 

 

Amicalement vôtre,

 

 

Stephen P. Mont-Blanc

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J'kaz !
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Mercredi 11 Janvier 2012Poster un commentaire

 CHAPITRE XVI

 

Panique dans les Airs

 

 

 

  Nos trois aventuriers de la science sont consternés. Ils sont témoins de la chute de la civilisation. Tous les repères sociaux se sont balayés en une seconde. Que restera-t-il des hommes après ce cataclysme ? Même l’Atlantide n’a pas payé un si lourd tribut pour l’orgueil de ses habitants.

Soudain, l’avion vire violemment. Les alarmes de commandes se mettent à sonner dans le cockpit. Le pilote jure :

 

-« Qui est cet espèce d’enc… Non de D… »

 

  Il est furieux. Un autre jet vient de lui couper la route. Rafferty prend place aux commandes. Andréa et Allan observent par les hublots latéraux. Ils se ceinturent sans tarder, sur le conseil avisé de leur ami. 

  Mordon pilote l’autre jet. Il veut se venger d’Allan qui l’a ridiculisé. L’oiseau noir remonte en chandelle et frôle l’avion de l’ONU. Les deux "Aigles" entament leur duel au-dessus du Costa Rica. Rafferty déconnecte les sécurités de vol. Avant son poste à L'ONU, il était, durant une année entière, pilote dans une section spéciale de l'Aéronavale américaine. Mordon n'a aucune chance de s'en sortir en faisant face à un tel personnage, mais il ne le sait pas encore. Sa haine et sa rage l'empêchent de réfléchir. Les sécurités de vol de son appareil le brident dans ses manœuvres, de telle sorte que ses virages sont plus larges qu'il ne le voudrait, et ses trajectoires moins précises. Il est derrière Rafferty qui amorce un virage plongeant et perce le manteau nuageux. Il pique vers le sol, entraînant le fou furieux. Il vole en rase-mottes, suivi de près par le psychopathe sud-sibérien. Ils zigzaguent entre les montagnes du Nicaragua. Les affaires des trois voyageurs volent dans tous les sens à l’intérieur de la cabine des passagers. Les deux jets  lèchent un grand pic puis remontent vers la voûte céleste. Les deux appareils replongent sur les forêts du Honduras.

 

  Lors d'une manœuvre brusque, l’ordinateur d'Allan heurte la tête d'Andréa qui perd momentanément connaissance. Il dégrafe aussitôt sa ceinture pour rejoindre son Amie. Au moment de l’atteindre, il est repoussé en arrière, en direction de la cabine de pilotage. Sa tête heurte la fine porte coulissante et la bombe nettement. Il se retient difficilement. Les mouvements saccadés de l'avion le gênent dans sa démarche. Après deux tentatives infructueuses, il parvient à se ceinturer aux côtés d'Andréa. Il saisit la tête de la jeune femme et la serre contre sa poitrine. Il découvre avec horreur que son visage est ensanglanté.  Allan pleure de chagrin, un chagrin si grand qu'il voudrait mourir à cet instant. Elle est molle et ne réagit pas. Il la pense morte, pourtant elle respire. Plus rien ne compte maintenant. Une grimace de douleur morale marque son visage. Il bascule sa tête en arrière, puis hurle de désespoir.

 

-« Nooonnn ! Pas toi ! »…Puis il murmure, la gorge nouée : « Pas maintenant ! S’il te plait, surtout pas toi… Pourquoi ? … Mais pourquoi elle, Seigneur ? … Andréa ! … Andréa, Réponds-moi ! Je t’en supplie, réponds ! » Il la serre tendrement contre son cœur, le visage plein de larmes, occultant le reste du monde. Allan berce légèrement Andréa.

 

  Le duel continue à la verticale du Guatemala, à la frontière du Mexique. Le jet bleu de l'ONU affole un groupe d'oiseaux en effectuant un large virage à gauche. Le poursuivant vire plus serré pour harponner Rafferty, mais il percute le vol de toucans. Des dizaines de longs gros becs orangés heurtent la verrière du jet noir. Le moteur droit éclate. Le poly-carbonate du cockpit de Mordon se brise. Il a le visage instantanément déchiqueté par le reste des volatiles. Il lâche les commandes. L'aile gauche de son avion percute la cime d'un arbre. Son avion se désintègre avant de percuter celui de Rafferty. Les débris de l'explosion détruisent deux des trois moteurs du falcon 900. Le fuselage est criblé de morceaux de métaux. Une barre d'aluminium transperce l'appui tête d'Andréa. Si Allan ne la tenait pas sur ses genoux, la jeune femme serrait décapitée. Les extincteurs automatiques se déclenchent dans les turbines, pour éviter un embrasement fatal. Rafferty prépare ses amis à un atterrissage forcé:

 

-« Information de dernière minute : les passagers sont priés d’éteindre leurs cigarettes, de rabattre les tablettes, de boucler leurs ceintures et de se pencher en avant lors de l’atterrissage forcé que nous allons effectuer. Merci de votre compréhension, et priez pour nous. » Dit-il sur un ton sarcastique.

 

  Allan extirpe le débris à sa proximité. Il pose un coussin sur ses genoux, puis y couche Andréa qu’il tient très fort. Il la protège encore.

  Rafferty survole une rivière calme et large. Deux hydravions sont amarrés sur la rive septentrionale. Il amorce la descente. Les ailes de l’appareil décapitent quelques cimes d’arbres de bord d’eau. Une aile prend feu. Les pilotes ne contrôlent plus leur trajectoire. L’avion rebondit sur la surface liquide, perd l’empennage et finit sa course dans une rive vaseuse du fleuve.

 

  Le pilote est mort, éventré par une grosse racine. "Paix à son âme". Les trois compagnons d’infortune ne sont que très légèrement blessés. L’eau et la vase du fleuve ont raison du feu, mais engloutissent peu à peu la cellule. Rafferty retourne auprès d’Andréa et Allan. Ce dernier la tient toujours. Il pleure sa "mort".

 

-« Mon dieu, pourquoi, pourquoi elle ?

-Que se passe-t-il, interroge Rafferty ?

-Elle est… Elle nous a quittés !

-Tiens donc ! Répond Rafferty qui observe la main d’Andréa en mouvement. »

 

  Rafferty redresse Andréa, et la gifle sèchement. Allan est outré. Rafferty la secoue rudement. Allan se laisse envahir par la colère.

 

-« Espèce de gros abruti ! Je vais vous … »

 

 Andréa se réveille dans un petit sursaut. Elle ne cerne pas de suite leur situation. Elle a besoin de quelques secondes pour recouvrer tous ses esprits. Rafferty se retourne vers Allan et esquisse un sourire de réprimande.

 

-« Nous devons quitter l’appareil sans tarder. Il s’enfonce rapidement dans la vase. Monsieur Parker, veuillez aider mademoiselle Jones à rejoindre la terre ferme, je vous prie. »

 

  Allan lui essuie sommairement le visage avec le bas de sa chemise.

 

  Pendant ce temps, le trou noir quitte les Etats-Unis d’Amérique et file tout droit vers le Japon et la Chine.

 

 Dans la forêt du Yucatan, les trois rescapés commencent une marche forcée pour rejoindre les deux hydravions plus à l’est.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVII

 

San Francisco

 

 

 

  Karen et Kévin roulent au bord de la Baie de San Francisco. Kévin stoppe en bout de Long Avenue, à la pointe du quai. Ils sont en deuil de Kelly, tuée trois jours auparavant dans la course folle d’un banc de cachalots. Ils s’affalent tous les deux dans les sièges de cuir beige de la corvette de Kévin. C’est un modèle de 1965, bleu nuit et ivoire. Ils ont des mines de déterrés. Karen pleure depuis deux jours sans arrêt, et Kévin n’a pu dormir depuis l’accident. Ils décompressent. Le soutien psychologique de la cellule de crise de l’université ne s ‘est pas avéré très efficace dans cette situation peu orthodoxe. Physiologiquement, ils souffrent toujours de terribles céphalées, Karen saigne régulièrement du nez et Kévin supporte difficilement ses bourdonnements d’oreilles permanents. Il est 11.35h. Karen déguste un hot-dog, tandis que Kévin engloutit un énorme hamburger gavé de ketchup et de mayonnaise. Une grosse poche de frites est calée entre leurs deux fauteuils. Ils ne se sont pas quittés depuis la tragédie, pas même pour dormir. Ils ne sont pas amants, juste soudés dans le malheur. Karen parle la première :

 

-« Il faisait un temps magnifique, comme aujourd’hui !

-Oui, c’est vrai. Mais nous étions heureux, jusqu’à ce que…

-C’est la pire chose qui me sera arrivée dans ma vie. Ajoute Karen.

-Je l’espère pour toi Karen. Je l’espère pour nous tous !

-Souhaitons que ce ne soit pas la partie visible d’un iceberg.

-Oui, prions pour que rien d’autre n’arrive.

-J’ai un curieux pressentiment !

-Lequel, demande Kévin ?

-Quelque chose de terrible va arriver. Je sens des cris, des larmes et de la terreur. Une terreur froide comme l’Enfer qui déchire l’âme, similaire à un puits sans fond. Non, c’est stupide, cela découle du choc post-traumatique.

-Peut-être bien qu’oui, peut-être bien que non !

-Pourtant, cette sensation ne cesse de s’accentuer depuis l’accident, alors qu’elle devrait s’estomper.

-Je ne sais que te dire ma chère, je n’ai pas la réponse à cette question…

-Hélas, finit par dire Karen. »

 

  Un long silence ponctue leur discussion. Ils contemplent les crêtes des vagues qui pénètrent dans la baie. Ils errent depuis deux jours, sans savoir ce qu’ils cherchent. Kelly leur manque terriblement. Kévin pleure en silence, la tête basculée en arrière. Il continue son sandwich. Le vent se lève, en provenance du large. Karen se lève sur son siège. Elle se tient au pare-brise. Elle surveille le Pacifique, qui leur a pris leur amie. Elle saigne du nez. Elle essuie la coulée de sang, et se tourne vers Kévin qui se bouche l’oreille gauche. Le ciel océanique est azur, dégagé de toute impureté atmosphérique. Au-delà du Golden Gate Bridge, l’horizon n’offre que paix et sérénité. Pourtant, la vitesse du vent augmente, et aucune perturbation n’approche au large. Les câbles du pont entrent en résonance. Ils vibrent telles les cordes d’une harpe. Une ondulation latérale se fait sentir par les automobilistes qui l’empruntent. La houle devient très menaçante. De véritables murs d’eau s’abattent sur la digue. L’USS Enterprise, qui rentre au port, s’échoue sur la rive méridionale de la baie, à hauteur de Lyon Street. Kévin se lève, pour assister à l’étrange spectacle. Il se tourne à l’est. Il fronce les sourcils pour mieux distinguer ce qui vient vers eux. Loin derrière le géant de métal, Karen observe une tempête assez étrange. Elle écarquille les yeux lorsqu’elle comprend. Cela ressemble à une immense tornade de 45 km de hauteur, puissante à l’extrême et sombre comme le fin-fond des Enfers. Ils sont tétanisés, ainsi que la plupart des personnes présentes dans les avenues et sur les quais. L’hémorragie de Karen reprend de plus belle. Kévin s’effondre sur son siège, les deux mains sur ses oreilles. Il hurle de douleur, tandis que Karen reste debout, hypnotisée par ce tableau apocalyptique. L’eau de la baie se soulève en plusieurs petites tornades, qui ploient à l’approche de la perturbation telles les tentacules salés de l’Océan. Le pont crisse et s’étire. Les câbles cèdent les uns après les autres. Une partie de la chaussée s’abîme dans la baie. L’autre se soulève, emportée par les vents. L’Enterprise pivote et se couche par bâbord, sa proue plantée dans la terre ferme. De nombreuses voitures percutent son épaisse coque. Le mastodonte est vidé de ses passagers et instruments, comme un insecte par une araignée. Son enveloppe se plisse puis se ratatine sur elle-même. Les immeubles s’étêtent. La végétation s’arrache du sol. Les fonds marins commencent à se dévoiler. Le colossal tourbillon cyclonal glisse sur la région entière de San Francisco. Il ponctionne toute vie sur son passage, ne laissant que ruine et désolation. Les vestiges d’une humanité orgueilleuse reste là, comme un témoignage de la folie des hommes, et de leur incapacité à réparer leurs erreurs. L’histoire leur a appris, avec l’Atlantide, qu’ils doivent rester vigilants quand ils manipulent des puissances qui les dépassent…

  Karen et Kévin ont rejoint Kelly, dans le néant absolu. 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVIII

 

Une balade au Yucatan

 

 

 

  Rafferty ouvre la marche. Il s’est confectionné une machette de fortune. Il a récupéré une barre de titane tranchante, et ajouté une poignée de tissu enroulé, emprunté à la chemise du pilote. L’objet, bien que disgracieux, est redoutablement efficace. Il entame la marche, bien décidé à rejoindre les hydravions.

 

-« Suivez-moi ! Nous avons approximativement une journée et demie de marche, si notre allure reste constante.

-Je pense qu’Andréa ne pourra supporter une longue marche soutenue, assure Allan.

-Ne vous inquiétez pas de moi, rétorque la jeune femme.

-Nous vous aiderons, n’est-ce pas monsieur Parker ?

-Evidement, cela va de soi.

-Pour l’instant, il faut nous presser. Si vos calculs sont exacts, conclue Rafferty, demain en début d’après-midi nous serons confrontés au passage du trou noir. »

 

  Ils escaladent une petite falaise bien ensoleillée. Une fois le sommet atteint, ils empruntent la crête dégagée de toute végétation trop dense. Une belle herbe grasse borde l’aplomb rocheux. Un vent léger souffle du Sud, apportant avec lui son lot de senteurs exotiques. Les nuages se pressent, haut dans le ciel, en direction des côtes américaines. Les trois randonneurs savent que ce mouvement n’est pas naturel. Ils progressent toujours plus loin. La crête s’enfonce doucement dans le tapis vert des arbres vides de toute vie animale. Rafferty suit ce sentier naturel. Avant de disparaître sous l’épaisse voûte de la jungle mexicaine, il repère la grande boucle d’eau sur laquelle il a aperçu les deux aéroplanes. Elle se situe à douze heures de marche, compte tenu de leur état et leur équipement sommaire. Allan supporte Andréa qui marche avec difficulté. Une partie de ses cheveux est collée par du sang séché, trace visible de l’impact de l’ordinateur d’Allan. Ce dernier porte sa mallette, qui contient son matériel informatique, son téléphone mobile, ses papiers d’identité et l’antique parchemin.

  Ils continuent leur route, disparaissant parfois dans des bosquets si denses que la lumière du soleil n’atteint pas le sol en décomposition.

 

  Rafferty, deux mètres en avant, tombe dans une petite fosse blanche de trois mètres de diamètre. C’est un nid de mygales, dont les surfaces trouées sont recouvertes de nombreuses toiles fines. Des centaines de trous sont visibles, sur la totalité des surfaces verticales. Andréa et Allan l’observent pétrifiés d’effroi. Il est à genoux, immobile, posé en équilibre sur une pierre plantée dans la boue. Il scrute tout autour de lui, la machette en l’air, décidé à hacher tout arachnide qui tenterait de le piquer. Il reste là, une longue minute, paralysé de terreur et parcouru par de longs filets de transpirations. Rafferty ne peut grimper aux parois, sans alerter les habitantes des lieux. Deux minutes sont passées. Une liane descend doucement devant son visage. C’est Allan qui l’a glissée par-dessus une branche robuste, dans le plus grand silence. Elle stoppe à trente centimètres du sol. Rafferty enfile la machette dans sa ceinture. La pointe se colle aux toiles derrière lui. La vibration est transmise dans toute la colonie. Des milliers de mygales se déversent dans la fosse, comme une vague venimeuse et mortelle. Rafferty s’agrippe à la liane, incapable de sauter après cette longue et douloureuse attente en  position statique. Allan tire de toutes ses forces un compagnon nettement plus lourd que lui. Le guide s’élève hors du piège. Les arachnides, massés en dôme au centre de la fosse, se dispersent sur les parois verticales pour en sortir et aller chercher leurs proies à l’extérieur. Allan bloque le lien providentiel. Il se jette sur Rafferty pour lui faire quitter l’aplomb du nid. Ils tombent tous les deux sur le bord de la fosse, leurs têtes dans l’affreux vide blanc. Les mygales se pressent à leur rencontre.

 

-«Partons, hurle Rafferty, partons vite ! »

 

  Ils se relèvent et entament un sprint entre les arbres embroussaillés. Allan et Rafferty entraînent Andréa par les mains, laissant derrière eux la précieuse mallette. Elle vole presque, au-dessus des larges racines qui dessinent les veines de la forêt. Leur course folle effraie un groupe de perroquets amazones retardataires, qui s’envolent à leur passage. Cette débauche de magnifiques couleurs ne leur fait pas oublier les infectes poursuivants. La colonie de mygales n’ayant rien eu à dévorer depuis deux jours, les arachnides ne lâcheront pas leur dîner facilement. Le cliquetis des milliers de mandibules acérées résonnent dans les oreilles des fuyards. La poursuite se termine deux kilomètres plus loin, lorsque les araignées considèrent être assez éloignées de leur habitat. Les trois comparses se reposent enfin, après quinze minutes de course effrénée. Ils se laissent tomber au centre d’une clairière, le cœur battant la chamade, et l’adrénaline à un niveau jamais atteint. Rafferty surveille la lisière de la jungle, afin de s’assurer que les assaillants ont bien abandonné leur chasse. Un ruisseau limpide traverse cette clairière verdoyante. Des petites fleurs basses, visitées de minuscules abeilles, ornent les abords du cours d’eau. Des orchidées de vanille  parasitent le tronc du seul arbre qui ponctue le cours dégagé du ruisseau. Un rocher à son pied façonne une jolie cascade de faible amplitude. Le ruissellement de l’eau et le bourdonnement des quelques abeilles font oublier ce silence morbide de la forêt. Dans l’ombre protectrice du grand végétal, Andréa se détend au point de s’endormir. Rafferty la secoue. Il est déjà temps de partir. Ils doivent aboutir aux hydravions au plus vite. Sinon, ils devront trouver un abri des plus sûrs.

 

-« Allez, debout ! Il est déjà temps de repartir. Le temps joue contre nous.

-Rafferty, demande Allan, pensez-vous qu’il nous reste une chance ?

-Bien sûr ! Le match n’est jamais fini tant que l’on entend pas le gong.

-Mais ce n’est pas un match !

-Bien sûr que si ! La vie est un match, pendant lequel il faut se battre sans cesse.

-Ah, bon ! Vue sous cet angle…

-Ecoutez Allan, les gens qui se contentent d’attendre ne cultivent que la patience, pas leur force intérieure. La fatigue, physique ou morale, n’est qu’un concept inventé par les fainéants et les peureux. L’humain est une merveilleuse machine, résistante et évolutive. Et son esprit est un puisant outil d’exploitation, bien au-delà de ce que vous pouvez imaginer.

-Je n’aurai jamais pensé avoir ce genre de conversation avec vous, et dans pareil endroit !

-C’est une démarche très simple ! J’aime madame Jones autant que vous, mais comme un grand frère. Et donc, je ne cherche pas à la torturer, ni à la pousser à bout. Nous devons sauver nos vies. Elle peut marcher, je vous l’assure.

-Bien ! Repartons ! Nous supporterons Andréa tout le temps de la marche.

-Allons-y ! Conclue Rafferty. »

 

  Ils reprennent leur chemin, à une allure plus convenable pour des rescapés, par deux fois. Ils quittent la clairière à regrets. Ils s’enfoncent de nouveau dans l’épaisse jungle mexicaine. Ils marchent jusqu’au soir. A la nuit tombée, ils installent un campement, loin de tout nid d’insectes. Rafferty dégage les alentours, puis fait un bon feu de camp. Il ramène des fruits comestibles pour le repas du soir. Allan s’assoit dans un creux de racines géantes, configuré comme un siège naturel. Andréa le rejoint, et se blottit contre lui. Rafferty, quant à lui, dispose debout une grosse pierre rectangulaire, non loin du foyer. Ils discutent de leur aventure commune.

 

-« Dites-moi, Andréa, pourquoi n’avez vous pas étudier l’archéologie comme vos parents, demande Rafferty. Est-ce à cause de l’accident ?

 -Et bien, répond Andréa, c’est à dire que…

-Laissez tomber Mr Rafferty, reprend Allan, ce n’est pas un sujet à…

-Non ! Dit Andréa. C’est justement le moment. Il a raison ! Je dois percer l’abcès. C’est bien l’accident de mes parents qui en est la cause.

-Ce n’était qu’un accident, vous l’avez dit. Ajoute Rafferty.

-Non ! Continue Andréa. C’était une négligence, une monstrueuse négligence. Mes parents tentaient d’ouvrir une antique sépulture, et je devais vérifier que les piliers de granit ne bougent pas. Les racines environnantes obstruaient le passage. Mon père les coupait tandis que ma mère testait la résistance des battants. Pendant leur travail, un magnifique oiseau bleu s’est posé près de moi. Je l’ai observé l’espace de quelques secondes, et j’ai vu mon oncle apparaître en hurlant. Il prévenait mes parents qu’ils se trouvaient en danger…J’ai eu juste le temps de plonger mes yeux dans ceux de ma mère qui disparaissait sous sa pierre tombale. »

 

Un long silence ponctue ce récit. Andréa reprend.

 

-« J’ai tué mes parents, ni plus, ni moins !

-Comment se fait-il qu’ils vous aient demandé d’assurer leur sécurité ? Vous n’aviez que dix ans, si je ne m’abuse ! Ce détail intrigue Rafferty.

-Et bien, répond-t-elle, mon oncle était en retard. Il passait toutes ses nuits avec Marianne, une amie d’Argentine qui passait quelques jours sur le lieu de ces fouilles. C’est la personne qui tient la pension de famille de Chicago.

-La responsabilité de la mort de vos parents incombe à votre oncle, s’il y a un responsable bien sûr ! Rafferty veut plus que tout déculpabiliser son Amie.

-Il se sent bien assez coupable. Sa relation forte avec Marianne n’a pas résistée. Après ça, ils sont restés amis, seulement amis.

-Comme nous, ajoute Allan !

-Ne me juge pas, rétorque Andréa.

-Ce n’est pas vous qu’il juge, réplique Rafferty ! C’est votre oncle. Ce dernier vous a endurci le cœur à l’égard d’Allan et des autres hommes qui auraient pu vous aimer. Il vous a fait partager sa culpabilité, ainsi que son échec amoureux.

-Peut-être, reconnaît Andréa. »

 

  Le silence revient, plus pesant qu’auparavant. Rafferty reprend la conversation, moins personnelle. 

 

-« Et vous Allan, demande Rafferty, comment avez-vous obtenu ce téléphone mobile, enfin, je veux dire votre téléphone portable, enfin son double datant de l’antiquité. Vous me comprenez, n’est-ce pas ?

-Oui ! La situation est cocasse, si je puis m’exprimer ainsi.

-Vas-y, raconte-nous, ajoute Andréa qui se repose sur l’épaule d’Allan.

-Et bien, tout a commencé au mois d’août 2003. Je faisais des fouilles sur un site archéologique délaissé de mes confrères. Dans la dépression de Qattâra, où mon guide et moi-même sommes restés deux semaines, j’ai étudié les vestiges d’une très ancienne route pavée. Elle se situe à 80 mètres sous le niveau de la mer. Avec l’aide d’images satellites, et les récits racontés par mon guide, j’ai pu extrapoler le cheminement de cette colossale voie. Nous avons découvert la falaise où se terminait cette large chaussée. D’après mon guide, c’était la voie qui donnait accès à la tombe du premier Pharaon, le grand ancêtre de Ménès, un Dieu vivant si ancien que les Egyptiens en avaient oublié son nom. Mais certains disent qu’il s’appelait Aménathot, le roi des ibis et importateur de l’écriture venue du pays des Dieux. D’après les légendes, la dépression de Qattâra était dans l’ancien temps les caves de son palais englouti par la grande vague, le déluge égyptien. A sa mort, ses héritiers ont creusé un sarcophage dans la roche, sous son temple, dans la pièce aux mille colonnes. Des colonnes si larges et si hautes que le Nil aurait pu s’y vider sans jamais les noyer. Ensuite, ils s’éparpillèrent dans toute la jungle d’Afrique septentrionale, habitant pour certains les baobabs géants de l’Ouest. Le gibier était abondant, les fruits nourrissants et la terre généreuse. Ils colonisèrent les rivages de l’Atlantique et les bords du golfe Persique, délaissant le palais du premier pharaon. Cent treize générations de rois passèrent. Les enseignements d’Aménathot se perdirent peu à peu. Alors, Amon est entré dans une rage folle, et une pierre d’eau tomba loin dans la grande mer occidentale. L’Atlantique se souleva et engloutit l’Afrique du Nord. La forêt disparut, brûlée par le sel marin. Les temples et maison furent détruits. Il ne restait de la demeure d’Aménathot que le lac de Qattâra et sa tombe sous les eaux.

-Qu’est-ce que cette histoire a à voir avec la nôtre ? Interroge Andréa.

-Tu vas comprendre. Je continue ! Les seuls monuments qui restent de cette époque sont encore debout dans le pays de Sumer. Les survivants, les Sumériens, décidèrent de retourner en Egypte. Hélas, les méandres du Nil originel n’alimentaient qu’un marais à présent stérile. Alors, les Egyptiens détournèrent le Nil pour en faire le fleuve que nous connaissons. Ils édifièrent des temples et reprirent l’enseignement d’Aménathot. A ce stade du récit, le lac de Qattâra s’est évaporé, laissant apparaître le chemin de la sépulture du premier pharaon. Une épaisse couche de sel recouvrait l’ensemble de la dépression de Qattâra. Les Egyptiens n’y touchèrent pas, par superstition. Deux mille ans passèrent pendant la restructuration de la société égyptienne. Ménès l’unificateur prit le pouvoir. L’histoire connue du grand public aujourd’hui commença à s’écrire. Ménès exploita Qattâra comme mine de sel, malgré les recommandations de ses prêtres. Il commercialisa, avec la Grèce, le produit de ce travail. Les Prêtres détruisirent peu à peu les traces de la route enfouie, assurant de la nécessité du recyclage des dalles de la chaussée. Ainsi, tous les pharaons qui succédèrent à Ménès ont cherché le tombeau d’Aménathot, en vain. Seule une branche de ces prêtres s’est vouée à l’héritage du premier des grands Rois, et elle subsiste de nos jours.

-Tu en as rencontré pendant ton voyage ? Demande Andréa.

-Oui ! Mon guide était l’avant-dernier gardien d’Aménathot.

-Ne vous a-t-il pas détourné de votre but, continue Rafferty.

-Non ! Il est vieux, très vieux. De plus, un projet d’autoroute a vu le jour au printemps 2002. Et le tracé passait sur les vestiges du tombeau. Il fallait déplacer le pharaon avant que sa sépulture ne soit involontairement dynamitée.

-Mais, je n’ai entendu parler d’aucune découverte de pharaon depuis des années, affirme Andréa.

-Peut-être que monsieur Parker est un grand cachottier, lance Rafferty. Ces hommes à notre poursuite devaient chercher quelque chose de grande valeur pour se donner tant de mal.

-Oui monsieur Rafferty, c’est vrai. Ils cherchaient le trésor d’Aménathot le Grand.             

-Continue Allan. » Andréa est impatiente de connaître le fin-mot de l’histoire.

-« Mon guide m’a raconté la légende des gardiens d’Aménathot, l’importance de ce secret, et son identité véritable. Il était à cet instant le dernier gardien de la lignée. Il attendait, comme le dit une prophétie, l’héritier du premier pharaon. Il porterait le trésor d’Aménathot en lui. Le tout premier propriétaire du téléphone portable que je possède : moi ! Il m’a accompagné jusqu’à la tombe. Il l’a ouverte et nous y sommes entrés. Un fabuleux trésor était entreposé là depuis 10 000 ans, vierge de tout pillage. Le sarcophage d’Aménathot reposait là, au centre d’une salle de vingt-cinq mètres de hauteur, soutenue de trente-deux gros piliers recouverts de feuilles d’or. Les murs étaient bleus cristallins. Le sol rouge et la voûte d’argent. Le guide éclaira la pièce en allumant des lampes à huile. Posé sur un socle, aux côtés du sarcophage, se trouvait un téléphone mobile identique au mien. Je l’ai saisi, et ai bien distingué mon nom gravé à l’arrière. A cet instant, je me suis évanoui. Mon compagnon m’a réanimé. Nous avons passé la nuit devant l’entrée, et là, il m’a tout expliqué. Je suis devenu le dernier gardien d’Aménathot.

-Où est-il, demande Andréa.

-Vous êtes passé juste à côté de sa dernière sépulture, dans la mine. En partant, j’ai scellé l’entrée.

-C’était donc ça, marmonne Rafferty.

-Et oui, monsieur, c’était ça ! Le plus fabuleux trésor jamais découvert était à un jet de pierre de vous, sans que vous n’en ayez eu conscience.

-Cela me rappelle le Pérou, ajoute Rafferty.

-Que s’est-il passé là-bas ? Allan est intéressé par ces derniers mots.

-Et bien : Pendant mes derniers mois dans le renseignement au sein de la CIA, je me trouvais en contact avec une tribu péruvienne. Ils étaient assez distants avec les étrangers, moi y compris. Un matin, un enfant est tombé d’une chute d’eau en jouant. Il s’était fracturé plusieurs côtes et respirait difficilement. Je l’ai emporté dans mes bras jusqu’au village, et là le chef m’a demandé de le suivre pour le guérir. Le petit était tout égratigné. Il soufrait le martyre. Nous nous enfonçâmes dans la jungle épaisse, suivis de cinq chasseurs. Après dix minutes de course, nous avons atteint une vieille cité plusieurs fois millénaire. C’était un temple inca ou maya, quelque chose comme ça. L’extérieur était prisonnier de racines géantes, mais l’intérieur était bien entretenu. Les conquistadors n’étaient jamais passés par-là. Des feuilles d’or habillaient les murs, une sorte de corne d’abondance remplie de fruits trônait sous la statue d’un Dieu païen, les encensoirs fumaient perpétuellement et l’âtre crépitait, nourri régulièrement par les vierges du village. Ce lieu de culte, petit mais riche, n’avait jamais été abandonné depuis sa construction.

-Il a du être pillé après avoir rendu votre rapport de retour chez vous. Lance Allan soupçonneux.

-Non ! Mon rapport rendait ce peuple sans intérêt quelconque. Avant de rejoindre mon bureau à la CIA, l’ami qui m’a réceptionné m’a emmené sur la tombe de mon épouse décédée pendant mon absence. La gorge de Rafferty se serre. Il continue, une gêne dans la voix : Je n’ai rendu mon rapport que trois jours plus tard. La mission était officiellement un échec. Je n’avais aucune raison de laisser détruire une population invisible et non nuisible pour le reste de l’humanité.

-Je suis navré pour votre femme. Murmure Allan.

-Et moi, c’est pour mes enfants que je suis affligé. Ils ont du enterrer leur mère, encore adolescents.

-Oui, ajoute Allan, c’est triste, mais il leur reste leur père au moins !

-Leur père…Marmonne Rafferty d’un ton ironique.

-Andréa, continue Allan, a vu ses parents enterrés vivants, écrasés par un bloc de roche pendant des fouilles. Et c’est son oncle qui l’a éduquée, de façon assez stricte d’ailleurs. 

-Oui Allan, vous avez raison, poursuit Rafferty ! Il y a les pires choses qui arrivent à nos proches, sans même le savoir parfois. Rafferty regarde Andréa avec insistance, attendant une réaction de sa part. Cette dernière dort paisiblement contre l’épaule de son bien aimé. Le jeune homme saisit délicatement la tête d’Andréa, et la pose doucement sur ses cuisses.

  Les deux hommes continuent leur discussion, s’interrogeant mutuellement sur leur travail respectif. La nuit avance et ils s’endorment en paix, dans cette jungle désormais vide de tout prédateur.        

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XIX

 

L’Asie dans l’étau

 

 

 

La boule d’anti-matière continue son long parcours. Elle fonce droit sur Osaka, à 61 km d’altitude, détruisant tout sur son passage. La grande île nippone est secouée par des vents violents. Les stations météorologiques sont aveugles, toutes communications étant perturbées par ce phénomène en approche. Le pacifique s’agite. Les crêtes affûtées des vagues dansent à perte de vue. Plusieurs avions longs courriers sont en détresse, leur appareillage électronique hors service. La perturbation magnétique détraque tout ce qui fonctionne avec un microprocesseur. Le web global est en panne depuis ces dix-huit dernières heures. Deux avions gros porteurs se percutent dans le ciel de Tokyo. Un airbus A-400, transportant 720 passagers, s’écrase sur un building d’Osaka. L’incendie se propage rapidement. La tempête de vent accentue sa progression vers l’est. Osaka est en feu. Les flammes montent haut dans le ciel. La foule paniquée reste prisonnière du brasier. Le centre ville se transforme en un immense bûcher, impitoyable. Nul être vivant ne s’en échappera. Osaka vit sa pré-destruction. A Tokyo, les immeubles dansent, sollicités par les courants ascendants, les rafales et les tourbillons d’air. Une colossale trombe d’eau se déplace au large de cette ville, balayant de ses longs tentacules les quartiers sud de la capitale.

  Le trou noir atteint Osaka, sa prochaine victime. La ville irradie, telle un brasier longtemps alimenté. La tornade surplombe la mégapole, aspirant les flammes et la plupart des infrastructures. Les bâtiments se déchirent, tels des mouchoirs en papier. Les tours pivotent et effectuent une douloureuse révérence de soumission. Les temples traditionnels ne résistent pas. La grande faucheuse passe, ne laissant que mort et désolation derrière elle.

  Le trou noir balaye le sud de Shanghai, la province du Yang Tsé Kiang, celle du Mékong, et fonce vers le Népal. Le trou noir, d’un diamètre d’environ 80 mètres, altère la chaîne himalayenne. Il détruit New Delhi, et cetera...

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XX

 

Les retrouvailles inattendues.

 

 

 

  Rafferty lève Andréa et Allan à l’aube. Le temps presse maintenant. Ils repartent, emportant dans leurs poches le reste des fruits collectés la veille au soir. Rafferty a peu dormi. Il ouvre la marche, pénible mais nécessaire. Dans la nuit, il s’est levé trois fois pour être sûr que les arachnides avaient fait une croix sur leur repas. Il a les traits marqués. Pourtant, il pousse ses compagnons à marcher toujours plus vite. Un stress étrange s’empare de lui. Il est parcouru régulièrement par des bouffées de chaleur, et subit de violentes montées d’adrénaline. Ce silence presque total, rompu par les branches qui cèdent sous leur pas, l’effraie plus qu’une salve de mortier. Il connaît bien cette région. Elle ne ressemble en rien à ce qu’elle était dans le passé. En fait, elle ne ressemble à rien de ce qu’il a déjà vu jusqu’ici. Le Sahara est plus vivant que ce désert végétal. Mis à part les mygales et les abeilles de la veille, ils n’ont rencontré aucune vie de quelque sorte que ce soit. Seul l’antarctique présente si peu de vie animale au kilomètre carré, et encore. Il se croit sur une autre planète. Il est préparé à de nombreuses situations, mais pas à celle là. Allan s’en aperçoit.

 

-« Rafferty, vous allez bien ?

-Oui, oui, ce n’est rien.

-Avez-vous un problème de santé ?

-Pas que je sache ! Mais j’ai une sale sensation. Un "je" ne sais quoi qui me perturbe.

-Cela vous arrive souvent ?

-Il n’y a qu’un précédant.

-Lequel ?

-La mort de ma femme.

-Et bien, ça ne présage rien de bon !

-Comme vous dites ! Rien de bon, et ce n’est pas peu dire !

 

  Les trois marcheurs accélèrent le pas. L’angoisse gagne tout le monde. Il est 11h15mn , et ils progressent toujours plus en avant vers les deux hydravions. Ils longent un ravin, ou plutôt un fossé de quarante mètres de profondeur. Après une cinquantaine de mètres de marche, une forte odeur de camphre et d’eucalyptus leur provient du Nord. Ils stoppent net. Un seul nom leur vient à l’esprit : Mc Coy. Ils poursuivent le sentier qui s’ouvre à eux. Ils accèdent au pont principal de la cité olmèque. Ils le traversent en trombes. Ils débouchent sur une grande place circulaire, cintrée de cinq pyramides à degrés. Au centre, se dresse fièrement un immense séquoia, avec debout à son pied le professeur Mc Coy. Il fume calmement sa pipe, devant une colonne de vapeur mentholée sortant d’un puits. Il est détendu et souriant, heureux de n’avoir pas déclenché de catastrophe bactériologique. Il observe les pyramides d’un air songeur. Sa barbe argentée, bien taillée, scintille au soleil. Cette découverte lui plait. Il regrette néanmoins de devoir détruire la végétation luminescente de cette tombe ancestrale, seul moyen pour soigner leur urticaire géante. Le dégagement de spores des champignons est très corrosif pour l’organisme humain. L’étude ne pouvait se poursuivre dans de telles conditions. Rafferty et Allan, précédés d’Andréa, courent en direction du vieux professeur. Il les regarde, stupéfait de les voir apparaître en ces lieux, et dans un tel état de saleté. Andréa se jette dans ses bras, au grand étonnement de ce dernier. Les deux compagnons de la jeune femme le saluent d’une franche accolade. Il ne comprend pas de suite quelle est leur situation. Puis Andréa lui raconte succinctement leur récente  mésaventure, occultant le passage du premier pharaon. Il dresse ses sourcils en se frottant la barbe en signe d’étonnement. Deux de ses élèves remontent du grand escalier. C’est Suzanne et Michel, surpris d’avoir des visiteurs dans ce coin perdu du Yucatan. Les présentations sont écourtées par Rafferty qui s’impatiente. Un dangereux crépuscule approche rapidement.

 

-« Nous devons nous mettre à l’abri au plus vite. Affirme-t-il.

-Oui ! Ajoute Andréa, cette tempête n’est pas réellement naturelle. Mais elle est surtout terriblement dangereuse.

-En bas, nous serons protégés, je pense ! Affirme Mc Coy.

-Est-ce la seule ouverture ? Rafferty s’interroge.

-Théoriquement oui !

-Allons-y ! Maintenant ! »

 

  Le vent glacial de la mort se lève, implacable, violent et puissant. La végétation est sévèrement bousculée. Des branchages craquent. Le tronc du gros arbre protecteur grince et s’incline vers l’est. Tout le monde se précipite au cœur de la cité troglodyte. A la surface, les foudres de l’Enfer frappent le sol avec violence. De nombreuses tornades broient la forêt. L’œil noir de la tempête arrive, soulevant irrémédiablement toutes choses qui meublent la surface. Les six personnes qui descendent l’escalier en colimaçon hurlent aux deux derniers de s’amarrer à quelque chose de solide. Andréa et Allan courent en direction d’une lourde idole, au fond de la caverne mal éclairée. Ils chutent dans un long escalier droit qui s’enfonce vers un lac souterrain. Ils dévalent la douce pente pour choir sur une minuscule plage de sable noir. Un spot autonome, vissé dans la voûte de cette cavité, éclaire en plongée ce lac d’une profondeur insondable. Andréa regarde par-dessus un rocher qui délimite le bord du gouffre. Cette vision abyssale la répulse. Elle souffre de vertige sous l’eau. C’est un étrange phénomène, mais il est effroyablement désagréable, même phobique. Elle tremble, blottie dans les bras d’Allan. Aussitôt, il dégrafe la ceinture de sa compagne puis la sienne. Elle le dévisage, choquée par ce geste. Il les boucle ensemble pour amarrer Andréa à un piton non loin de là. Son regard change. Il passe de choqué à terrifié. Elle comprend que cette protection n’est pas destinée à l’homme qu’elle aime. Des bulles remontent de l’abysse. Elle caresse le visage d’Allan, la main tremblante, la bouche entre-ouverte, incapable de parler. La nuit est déjà là…

 

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Mercredi 02 Février 2011Poster un commentaire

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Naufragés de l’Ombre

 

Par Caroline C. et Stephen P.

Mont-Blanc

 

A la mémoire de Caroline C. Mont-Blanc…

 

 

Chapitre I

 

4 juillet 1771

Le Harpoon, vaisseau anglais de 1er Rang, qui devait s’appeler Victory en premier lieux, fait escale à Portsmouth, pour décharger ses calles du butin volé aux français, aux espagnol, portugais et autres grandes puissances européennes de cette époque de conquêtes navales en outre Atlantique.

Le Harpoon fut « armé » pour le Roi Georges III d’Angleterre. Mais après de nombreux incidents, accident et 13 morts chez les maitres charpentiers,  Sa Majesté le bon Roi d’Angleterre le confia au terrible « Big Blake », pirate impitoyable à la solde de la couronne britannique.

Ce magnifique navire, à la coque rouge intense rayée de blanc, est un vaisseau à trois ponts, 603 hommes d’équipage, un capitaine légendaire, et le lieutenant William Peter Owens : Le Navigateur et seul officier du Roi à bord.

A son arrivée dans la rade de Portsmouth, le Harpoon remorquait un navire britannique de premier Rang nommé « Intrepid ». Le lieutenant Owens a posé des scellées royales sur le navire et y a affecté 40 hommes de l’équipage du Harpoon pour interdire l’accès avant la levée desdits sceaux. Owens a débarqué et est partit pour Londres dès son accès au quai.

Le Contre-amiral (Francis Holburne) présent sur site à bien essayé de monter à bord de l’« Intrepid », avec des hommes de la garnison de Portsmouth, en vain. Les scellées royales ne peuvent être retirées que par celui qui les a apposées.

L’imposant Harpoon ravitaille, et le second du capitaine recrute des hommes pour remplacer les 66 marins morts au cours des derniers combats. Le second, dit « la chaloupe », tient son surnom de sa capacité à canonner et pulvériser une chaloupe d’un seul coup de canon, à pas moins de 130 brassées. Le jeune Georges,  à peine 14 ans, signe le registre d’engagement puis se dirige vers la passerelle qui mène à bord de ce géant des mers de 57 mètres. Georges est encadré dans son travail par le vieux « Mo », un ancien qui à vu bien des horreurs, et qui consacre son temps à former les jeunes recrue à ne pas ce faire tuer à la première canonnade ou  abordage, aussi petit soient-ils.

Georges récure le pont du navire et règle les bouts du « bâtiment » pendant près de trois semaines. La coque est nettoyée dans le chantier naval de Portsmouth, afin de naviguer à la vitesse maximale en cas de poursuite. Le capitaine fréquente les pubs de la ville et les filles de joies des environs. Le lieutenant Owens est partit en Ecosse pour affaires de famille, après son passage auprès du Roi. Le vieux « Mo » parle à Georges de la vie en mer, du capitaine, du second, des hommes d’équipage, du navire… mais jamais d’Owens. D’ailleurs, personne n’aborde le sujet. Le capitaine et Owens naviguent ensemble depuis le lancement du Harpoon, voilà bientôt 8 ans. Ils s’estiment mutuellement. Blake est rustre et fin à la fois. Owens est discret, et possède un humour acide qui amuse bien les marins. Son sens de la répartie est efficace, sans être réducteur. Il sait rire de lui-même, chose rarissime en cette période royaliste et aristocratique extrême. Il pense que le rire est une bonne « thérapie » quand on soigne des blessures après la bataille ou une terrible tempête. De plus il maintient l’esprit d’équipe afin de ne pas affaiblir le groupe.

 

9 septembre 1771

Au petit matin

 

Le Harpoon se prépare à l’appareillage. Une caisse commandée par l’équipage et le capitaine est montée à  bord et mise sous clefs. Les nouveaux observent, dubitatifs. Le lieutenant Owens est toujours absent. Les hommes trainent volontairement pour ne pas partir sans lui. La passerelle est retirée. Le capitane Blake fronce les sourcils, il est très contrarié de ne pas avoir son ami à ses cotés. L’équipage est sombre, du moins les anciens. Georges ne comprend pas ? Il interroge « Mo » :

-« Mo, que se passe-t-il ? Les hommes ont l’air contrariés !

-Petit, le lieutenant Owens est absent, c’est un mauvais présage ! Crois-moi petit ! Un bien mauvais présage que voilà ! »

Et « Mo » reprend son travail en silence, comme en deuil. Le vaisseau sort de la rade de Portsmouth. Les voiles se déploient en totalité, et le Harpoon s’élance avec une puissance à peine égalée par le HMS Victory, comme si Poséidon lui-même poussait le navire en avant.

Blake fait cap à l’ouest-sud-ouest, direction les Antilles. Il est 18 h, le soleil se couche. Les anciens se regardent, dépités. Georges ne comprend pas. Il n’ose poser la question.

Soudain, le chant triste d’une cornemuse s’élève de la proue. Tout le monde s’arrête, même Blake qui tient la barre. Le chant monte toujours plus haut. Le silence de l’équipage, qui observe le soleil embraser l’horizon, étonne Georges qui ne comprend toujours pas. Quand l’océan s’assombrit, et que la ligne de couchant rougeoie encore, un homme d’une quarantaine d’années, en kilt écossais, traverse le navire de la proue à la poupe, et disparait derrière la porte qui mène aux cabines des officiers. Une longue minute passe, puis une clameur de joie déferle sur le navire à chaque pont… « Mo » s’exclame :

-« Il est là ! Owens est à bord ! Par St Georges ! Il est Là !... »

Blake, la barre en main, murmure :

 -« Bienvenu à bord Fils… »

Et l’équipage reprend son labeur, avec joie et une bonne humeur que le jeune Georges n’avait put observer jusque là.

Le soir, pour le diner, la table est mise sur le pont principal exceptionnellement. Le temps eest clément, et tous les hommes veulent s’attabler avec Owens et le Capitaine.  Owens est là, en tenue de lieutenant de la marine royale. Il est détendu. Blake se lève et prend la parole :

-« Mon cher tas de canailles…

Les hommes :

-« Wouai !...

Blake :

-« Nous sommes réunis ce soir pour honorer notre navigateur et Ami, qui nous a prouvé à maintes reprises qu’il faisait parti de cet équipage. Il faut reconnaitre que ce voyage sans lui aurait été triste et sans couleurs… Mon Ami, je suis très heureux de vous avoir à mon bord, et j’espère que vous ne nous ferez plus de frayeurs comme celle de ce jour…

Les hommes :

-« Wouai !... un discourt ! Un discourt !.....

Owens se lève calmement :

-« Mes chers Amis, Capitaine, j’ai un message important… Le Bon Roi Georges vous salut !

Les hommes :

-« Wouai !...

Owens poursuit :

-« Et il vous remercie de lui avoir ramené l’ « Intrepid » presque entier !

Les hommes :

-« Ha ha ha ……

Owens finit :

-« et il nous souhaite à tous bon voyage et a ordonné à tous ses capitaines de nous saluer bien bas !...

Les hommes :

-« Ha ha ha ha ha !.....

 

Le repas se poursuit tard dans la nuit pour que tous les hommes de quart puissent partager la table avec Blake et Owens…

Le jeune Georges assiste au festin aux cotés de « Mo ». Owens l’intrigue, et plus encore cette relation affective qu’entretien chaque homme d’équipage avec ce dernier. Qu’a t-il bien pu faire pour recevoir tant d’honneur de la part de boucaniers comme ceux-ci ?

 

 

 

Au matin du 44ème jour

 

 

-« « Mo » ? C’est quoi l’histoire du lieutenant ? Pourquoi les hommes l’aiment tant ? » Demande Georges.

-« Mon petit, quand tu prouveras comme lui que tu fais partie de cette équipage, nous en reparlerons… Si tu survis à la première bataille du moins ! » répond « Mo ». « Allez, travailles ! »

 

Georges reprend son labeur.

 

Blake et Owens sont à la barre, ils lisent une carte marine achetée par le capitaine pendant leur escale à Portsmouth. La carte est en latin, Owens la déchiffre pour Blake. De plus, il y a des énigmes cachées dans le texte. Blake est très doué pour ce genre d’exercices.

 

Blake observe un détail sur un angle de la carte. Ils partent s’isoler dans la cabine d’Owens.

 

Le navire glisse sur l’atlantique en gitant légèrement sur bâbord. Les calles sont emplies de vivres, mais vide de butin. Une nouvelle campagne de deux à trois ans commence. Mo est heureux, il ne vie que quand il est en mer.

 

Georges s’attache à son travail avec grand sérieux, dans l’espoir secret que Mo lui offrira des histoires et anecdotes concernant l’équipage et ses officiers.

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Vendredi 14 Janvier 2011Poster un commentaire

 CHAPITRE XV

 

Prague

 

 

 

 Il est proche de midi, les mères de familles vont chercher leurs enfants à l’école. Elles discutent entre elles des dernières mesures prises par le gouvernement tchèque, et des vacances à venir. Les touristes arrivent. L’année scolaire se termine enfin. Les femmes tchèques revêtent leurs habits colorés, en hommage à l’été naissant. Les terrasses des cafés sont bondées de monde, et parées de mille fleurs. De nombreux tacots roulent dans les rues de la Capitale, annonçant l’ouverture du sixième salon national des voitures anciennes. Les passagers portent élégamment des tenues en harmonie avec leur véhicule. La température est élevée et l’ambiance étrangement paisible. Les habitants ont vu s’enfuir tous les animaux voilà trois jours. Les pigeons ne s’amassent plus autour des bancs publics, les chiens et chats errants ne fouillent plus les poubelles et les rares rapaces ont disparus.

  Le soleil atteint son apogée. Au loin vient de l’est un étrange crépuscule. La température baisse violemment. Les gens se blottissent dans leurs vestes quand ils le peuvent. Le sol se recouvre d’une épaisse couche de glace qui emprisonne les passants les plus exposés. Le vent se lève brusquement en tempête, en direction de l’orage. Le souffle dépasse les 280 km/h. Un grand nombre des statues humaines de glace sont brisées, pulvérisées par l’aspiration ainsi provoquée. Une nuit totale recouvre la ville depuis une heure à présent. La spirale sombre la surplombe maintenant. Elle arrache les bâtiments un à un. Elle broie la matière, étire le temps et déchire les âmes des malheureux présents. Le phénomène est passé, ne laissant que le néant et la désolation derrières lui. La nuit perdure encore deux heures. Le soleil revient comme un flash qui persiste, découvrant le spectacle d’une effroyable désolation. Le secteur est vide. Il ne reste que quelques fondations des édifices et des tombes vides, sur les bords du canyon laissé en gage de signature. Le trou noir a tout volé ici, même la Mort. Au lointain, les carcasses des premiers bâtiments de Francfort se soulèvent pour s’effacer dans la spirale sombre de leur fin. Le siphon s’éloigne, effaçant Francfort et Luxembourg.  

 

 

 

 

 

 

 

Paris

 

 

 

  Les Champs Elysée fourmillent de monde, de la place de la Concorde à l’Arc de Triomphe. La tour Eiffel est assiégée de centaines de personnes. Les rues de Paris sentent le bon pain fraîchement cuit. Les nombreux tramways véhiculent les habitants et les touristes en tous sens. Les rares voitures autorisées de circuler dans Paris, le font avec beaucoup de prudence. Voilà deux ans que la ville a été "offerte" aux piétons et transports en communs électriques, dans le cadre de la charte "ville-propre". Ainsi, les monuments historiques restent exempts de pollution et offrent aux visiteurs leur "plus joli profil". Le ciel bleu azur baigne l'ancienne Lutèce dans une douce chaleur post-printanière. Paris a retrouvé son visage des années 1920. Le tourisme est devenu la principale source de revenues de la ville. Les industries ont migré vers l'ouest et le sud de la France. Le grand "nettoyage" de 2004 a permis aux élus de réhabiliter cette ville rongée par la délinquance et la pauvreté. La refonte des lois régissant les taxes d'habitations a contribué à la réussite de ce projet. Dès 2003, cette taxe s'est vue allégée, voir supprimée, quand un propriétaire restaurait sa façade dans le style dit régional. Les maisons de mauvais goût, s'il en reste à ce jour, sont surtaxées à 400% de leur imposition en 2002. Ainsi, pour la première fois, les gens de bonne volonté sont récompensés pour leur travail et l'embellissement de leur patrimoine.

 

  Marianne est directrice dans une petite école parisienne avenue Foch. C'est une grande dame aux cheveux blancs et au visage mince. Des rides de sourires lui marquent le coin des yeux. Elle aime les enfants, et ils le lui rendent bien. C'est le dernier jour de classe pour les bambins. Elle surveille sa classe qui joue dans la cour de récréation. C’est un grand jardin, muni d’espaces gravillonnés et d’un ensemble de jeux de plein air. Il est cintré par un mur de pierres d’environ 80 centimètres, lui-même surmonté d’un épais grillage blanc. D’imposantes marches de pierres blanches donnent accès à la porte principale. Marianne y est assise, les jambes serrées et les mains refermées dessus.

  La température baisse doucement. Elle tire son châle sur ses épaules et demande aux élèves de rentrer.

 

-« Rentrez les enfants, un vent froid se lève. Ce n’est pas le moment de tomber malade. Demain commencent les vacances. Allez ouste! Vous finirez de jouer à l'intérieur.

-Mais madame, reprennent en cœur ses élèves.

-Il n’y a pas de "mais"  ! Allons, dépêchez-vous ! »

 

  Les enfants regagnent leur salle de classe dans un chahut propre aux enfants de cet âge. Elle reste là, debout. Elle observe l’horizon, par delà l’Arc de Triomphe. Un orage approche à grands pas. Une autre enseignante la rejoint sur les marches de la porte. Le vent se lève à son tour, violent, froid et sec.

 

-« Regardez ! Dit-elle à la jeune maîtresse d’école. Cet orage ne me plait guère. La météorologie nationale a annoncé un beau soleil pour les deux semaines avenir. De plus, avez-vous vu sa largeur. On dirait qu’il dévore le bord du ciel.

-Oui, c’est vrai. Allons l’observer à la lunette astronomique.

-Bonne idée ! »

 

Les deux femmes montent à l’étage pendant qu’une aide maternelle, Julie, s’occupe des deux classes au rez-de-chaussée. Elles approchent de la fenêtre, puis pointe l’objectif de la lunette sur le curieux phénomène. La directrice se penche pour étudier la chose. Elle est ré pulsée d’horreur. Sa collègue regarde à son tour. Elle voit un nuage de poussière soulevé du sol, puis aspiré dans le cœur d’une monstrueuse dépression. Elle arrache tout sur son passage, happant voitures, tracteurs, granges, fermes, maisons, arbres, et troupeaux d’animaux. Cela ressemble à un immense disque  vertical sombre,  caché dans un nuage, mais en mille fois plus puissante et trente fois plus rapide qu’une puissante tornade. Une vibration commence à se faire ressentir. Les tables et bancs d’école sautillent sur place. De nombreuses personnes guettent le trou noir sans savoir ce que c’est. Marianne descend les grands escaliers du premier étage. Elle hurle aux élèves :

 

-« Tout le monde à l’abri ! Descendez dans le sous-sol, vite ! Allez, on se dépêche !

-Que se passe-t-il madame ? Demande l’aide maternelle.

-Je n’ai pas le temps de vous l’expliquer. Dépêchez-vous de mettre les enfants à l’abri en bas !

- Bien madame, ajoute l’aide maternelle. »

 

  Les enfants des six classes se pressent dans le sous-sol, douze mètres plus bas. Ils descendent un large escalier en colimaçon qui aboutit à une porte blindée en acier tempé. Elle est fermée à clef. Marianne remonte courageusement  dans le hall, se faufilant entre les petits enfants apeurés. A l’extérieur, la tempête s’aggrave. Des arbres sont arrachés. Des branches percutent les fenêtres de l’école. Les vitres volent en éclats. La dame d’un certain âge emprunte le couloir principal, puis accède à son bureau. Elle saisit un trousseau de vieilles clefs. Elle retourne dans le hall. Le vent qui s’y engouffre la déséquilibre. Un vacarme inquiétant se produit derrière elle. Elle se retourne pour constater qu’une chaise est projetée sur elle. L’assise de bois la heurte de plein fouet. Elle se relève blessée, mais déterminée à sauver ses élèves. Elle redescend l’escalier, bouscule les enfants en pleurs et arrive enfin devant la porte. Elle essaye les clefs avec l’aide d’une maîtresse. Le loquet coulisse enfin. Les femmes ouvrent la porte en la retenant. Les bambins s’entassent dans cette salle à deux niveaux, profondément enfouie sous terre. Elles tentent de refermer la lourde porte, en vain. L’absence de poignée, et la dépressurisation empêche sa fermeture. Marianne sort et pousse le lourd battant de métal. Les maîtresses tentent de l’en dissuader. Elles hurlent, pleurent et la supplient, mais rien n’y fait. Dans un dernier effort désespéré, la directrice réussit à refermer le sas. L’aide maternelle tourne la clef, malgré le refus obstiné de ses collègues. Marianne crie, mais aucun son ne parvient jusqu’à la porte. Elle se tient à la poignée métallique de la porte. Sa main lâche…

  Elle est aspirée par une tornade noire. Son visage se déforme, sa bouche laisse échapper un flot de sang. Elle disparaît, écartelée, parmi le reste de Paris…

 

  L’aide maternelle tâte de temps à autre la surface glacée de la porte. Cela fait maintenant trois heures que tout bruit a cessé. Les enfants et leurs accompagnatrices sont cloîtrés dans les ténèbres depuis quatre heures. La porte se réchauffe sensiblement. Elle tourne la clef, puis pousse le battant d’un grand coup d’épaule. A sa grande surprise, un rayon de soleil frappe les briquettes du mur d’escalier. Elle sort la première. Elle gravit vingt marches à peine et se retrouve en haut de l’escalier. Le bâtiment a disparu, la ville également. Il ne reste que des fondations et des caves éventrées. La Seine est vide. Il n’y a ni végétation, ni âme qui vive aux alentours. Un long cratère remplace la vallée de la Seine. Mise à par cela, il ne reste aucune trace de civilisation dans un large périmètre. Elle invite les autres rescapés à sortir du trou pour rejoindre le bord du canyon. L’orifice sur lequel elle se dresse débouche au sommet d’un pic, un îlot au centre de cette nouvelle vallée. Le squelette de l’Arc de Triomphe se dégage des rares ruines encore présentes. Paris ressemble à la Rome antique, 2000 ans après sa chute. Julie scrute l’horizon vers l’ouest. La tornade a disparu. Mais un nouveau son l’inquiète. Un grondement sourd qui s’intensifie de seconde en seconde. Cela s’apparente au galop de centaines de chevaux sauvages. Quelque chose frappe le sol avec intensité. Quelque chose qui arrive rapidement. Il est 15h17. Le soleil luit haut dans l’Ouest. Le ciel est vierge de toute impureté. L’occident étincelle étrangement, tel des milliers de diamants qu’une main de géant brasserait inlassablement. Julie masque la lumière tombée des cieux pour discerner la chose en approche. Soudain, elle crie aux enfants de retourner dans l’abri, au cœur de la roche. C’est un raz de marée qui s’abat sur Paris, et descend le canyon plus profond à l’est. Une vague de cinquante mètres de haut fonce sur les vestiges de la capitale française. Julie referme violemment la lourde porte métallique. Elle loque le verrou, puis prie. Le sol et les murs de l’antique bunker vibrent dangereusement. De l’eau filtre par la porte, inondant le fond de la cavité. Les enfants sont paniqués. Les maîtresses hurlent de peur, tandis que Julie prie, son chapelet de perles dans les mains. Pater et Ave Maria se succèdent sans arrêt dans sa bouche jusqu’à l’accalmie. Le débit de l’eau diminue. Les femmes poussent le sas avec acharnement jusqu’à ce qu’il s’ouvre en grand. Le soleil brille, mais l’eau inonde la cave par infiltrations souterraines maintenant. Les enfants terrorisés se précipitent au sommet de l’île miraculeuse. Le nouveau fleuve remonte à l’Est. Son débit fait peur. Si cette plate-forme n’était faite d’un énorme bloc de roche, l’îlot serait à présent disloqué. Le courant lèche les rives avec ardeur. Toute fuite est impossible pour l’instant. Ils devront improviser une fois le calme revenu. A présent, les institutrices calment les enfants et entament des jeux pour les occuper. Ils n’ont pas encore conscience que leurs parents ne viendront plus les chercher. Les chants des enfants s’élèvent vers les cieux, signe qu’un espoir perdure en ces temps apocalyptiques.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au cœur de l’Atlantique

 

 

 

  Le capitaine du Iràkilio, un pétrolier turc, ordonne le dégazage de huit cuves du navire.

 

-« Mécaniciens, dégazez les cuves 3 à 10. Le temps est clément, c’est le moment de faire des économies. Notre fiche de paye sera plus grasse, comme notre chemin !

-Bien capitaine, je m’en charge tout de suite. »

 

  L’imposant navire rejette aussitôt une écœurante boue noire, épaisse et grasse dont les effluves infestent les environs de la poupe du bâtiment. Une nappe sombre, aux reflets arc-en-ciel et brunâtres souille le passage du mastodonte. Le capitaine sourit, montrant ses belles incisives en or mal nettoyées. Il est très content de lui. Il fait ainsi économiser de grosses sommes d’argent à l’armateur, contre un pourboire sur son salaire. Il ajoute pour lui-même :

 

-« Ah ! J’aime les journées qui débutent bien. »

 

  Il s’enfonce dans son haut fauteuil de commandement, face aux instruments de bord que surveille le pilote. Soudain, les nombreux écrans des radars s’éteignent. La réception satellite se coupe. Le baromètre chute de façon alarmante. Le commandant se lève. Il fronce les sourcils.

 

-« Mais que se passe-t-il, bon Dieu ! Il est furieux. Sa sieste quotidienne est compromise.

-Je ne sais pas mon capitaine. C’est peut-être une panne générale des systèmes.

-Une panne de tous les appareils, mon cul oui ! Répond le gros porc.

-Plus rien ne fonctionne. Une lame de fond nous déporte !

-Bande d’incapables ! Je dois donc tout faire moi-même ? Pousse-toi crétin ! »

 

  Le capitaine colérique se jette sur les gouvernes du bateau. Les divers écrans sont hors service. Il cogne le moniteur rond du radar. La vitre de protection se fissure.

 

-« Sale machine de merde ! Tu vas marcher ! »

 

  Dehors, le vent se lève, les vagues s’aiguisent. Le navire a fait un quart de tour, poussé par le fort courant. Les hommes d’équipage aperçoivent alors une trombe noire au cœur d’une étrange tempête de nuages. Elle se déplace à vive allure. Son curieux aspect étonne les marins. Le trou noir a grossi. Il dévore moins, mais sur un plus large périmètre. La coque du pétrolier prend de la gîte de façon inhabituelle. Le pont s’incline dangereusement, projetant les marins sur les cloisons tribord de la structure. La charpente métallique rugit sous l’effet de la puissante traction à laquelle elle est soumise. La coque se vrille. Les matelots s’affolent. Le capitaine n’en croit pas ses yeux. Son navire presque neuf va être broyé dans cette tempête. Le phénomène se rapproche. Les vagues, des murs d’eau, bondissent au cœur de la tornade. Les vents dépassent 680 km/h. Les antennes de communications sont arrachées comme des fétus de paille. Les hommes présents sur le pont disparaissent dans les airs. Les longues canalisations de combustible fossile le rompent et se déversent dans les flots tourmentés. La température descend en dessous de 0°C. L’immense navire est tracté comme une barque prise dans des rapides. Il glisse dans un gouffre d’eau en ondulant comme un serpent. Les parois longitudinales de la superstructure se brisent et se replient sur elle-mêmes dans un fracas assourdissant. La trombe horizontale, d’un diamètre d’environ 2500 mètres, happe le géant des mers et le plie comme un jouet de papier. Les grandes plaques d’acier qui composent la coque se déchirent telles les pétales d’une rose. Le squelette du Iràkilioest mis à nu. Il s’engouffre dans le titanesque pilier sombre, écrasé et démembré. Le trou noir continue sa route, toujours plus haut, toujours plus gros.

  Il surplombe Boston à 32 km d’altitude. Toute vie est balayée à son passage. Les fondations de la ville restent au sol, coupées à leurs bases.

Il détruit Buffalo, Cleveland, Denver et San Francisco pendant sa traversée des Etats-Unis. A peine le trou noir parti, les secours s’organisent tant bien que mal.

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